10.12.08

Le bleu du ciel

Publié dans Arcane XXVI tagged , , à 5:28 par ysdral

Dehors, perchée sur le balcon, Thorn observait le ciel. Elle regardait les trainées bleu foncé gagner peu à peu du terrain sur le ciel gris pâle de la journée. Dans une heure, deux tout au plus, il ne resterait plus rien de toute cette lumière, toutes ces nuances auraient disparues, dévorées par la nuit.

Elle sentait derrière elle l’agitation grouillante de la masse, avide de pouvoir, avide de possession et de savoir. Hautaine, détestable, et pourtant nécessaire, méprisable et pourtant, se disait-elle, la normalité, c’est eux. Thorn se rémemora ce que lui avait dit Le Vieux, un peu plus tôt dans la journée. Et les paroles de Shein, quelques jours avant.

_ “Ils sont un mal nécessaire” avait dit Le Vieux.
_ “Si tu veux survivre à la Tour, à l’Ordalie, au Temps, et plus important encore, si tu veux leur survivre, Thorn, il y a un certain nombre de choses que tu dois savoir.” avait dit Shein.

Elle n’était, quant à elle, pas certaine de vouloir survivre à quoi que ce soit, définitivement divorcée du monde extérieur, veuve des espoirs que nourrissent les hommes ordinaires. Il y avait eu ce matin sans certitude, dans une autre vie, vide, pâle et froid. Il y y avait eu cette brèche, cette blessure faite au temps et au destin, et elle avait choisie, sans vraiment savoir pourquoi, et sans véritablement avoir envie de comprendre. Les choses étant ce qu’elles étaient, Thorn n’aurait pas été étonnée de savoir que ce qu’elle avait pris pour une liberté n’était en réalité qu’un choix que d’autres, bien plus anciens, bien plus puissants avaient fait pour elle.

09.25.08

Eux (bis, suite)

Publié dans Arcane XXVI tagged , , à 9:40 par ysdral

Suite de ce poste : Eux

Thorn garda le silence, observant Foalsey qui caressait du bout des doigts une veine dans le bois du comptoir. Foalsey dont le visage avait l’expression de ceux qui en savent plus qu’ils ne le prétendent.

— Je serai curieuse de savoir comment tu l’appelles moi, lanca Thorn à l’adresse de Foalsey.

Entendant ces mots, Shein ferma les yeux et se laissa choir sur le tabouret de moleskine. Il en avait déjà vu des réactions stupides, mais rarement aussi soudaine. Se gardant bien de rouvrir les yeux, il tendit l’oreille.
Relevant brusquement la tête, Foalsey fixa Thorn droit dans les yeux. Un regard de chat sauvage, d’une bête prête à bondir.

— Il y a trois choses que tu dois savoir articula péniblement Foalsey. Premièrement, mort peut mourir, mais point ne saigne. Deuxièmement, mort peut désirer, mais ni haïr, ni aimer. La seule chose que mort ne peut faire, c’est oublier.

Elle se tut, et ses ongles labourèrent le comptoir, laissant neuf traces dans le bois tendre.

Thorn chercha ses mots, mais lorsqu’elle les trouva c’était trop tard. Foalsey avait déjà disparue. Presque au même instant, elle sentit une main se poser sur ses épaules. Une main avec suffisament de poigne pour que, même sans voir à qui elle appartenait, on comprenne qu’il vallait mieux ne pas résister à l’autorité de cette main là. Toutefois, si le geste n’était pas forcément bienveillant, les mots, eux, l’étaient. Prononcé par une voix grave et posée, une voix que Thorn avait déjà entendu, et qui la fit se retourner aussitôt.

La voix du Vieux.

07.23.08

L’Ordalie (2)

Publié dans Arcane XXVI tagged à 9:36 par ysdral

Suite de cet article là.

Plus tard, en redescendant le long du vieil escalier, encore tremblante, il lui semblerait qu’elle avait du mal à se rassembler, un peu comme si on l’avait écartelé son corps et volé son âme.

_ “Ainsi c’est cela qu’ils nomment Ordalie”. se dirait-elle, s’accrochant à la rampe pour ne pas s’effondrer. Elle en sortait étrangement indemne et pourtant humiliée, salie. “Ainsi ce n’est que cela”. Rien de si terrible finalement, il lui avait suffit de s’asseoir, et se laisser faire. Courber le dos, penser à autre chose. Beaucoup n’y survivaient pas et mouraient au cours de l’épreuve. Beaucoup ceux qui y survivaient préféraient se jeter par la fenêtre ou du haut de l’escalier. Ce même escalier qu’elle était en train de descendre, à petit pas.
Personne ne pouvait savoir à l’avance comment il réagirait à cette épreuve. Thorn, elle, avait réussi. Mais à quel prix ? Est-ce qu’on se débarrassait vraiment de cette sensation désagréable qui lui collait au corps ? Est-ce qu’on pouvait vraiment oublier ou bien, plus certainement, est-ce que l’on apprenait à vivre avec ? On ne parlait pas de ce genre de chose à la Tour noire, il y a des mensonges encore plus dérangeant que les vérité qu’ils suscitent, et ce genre de questions (pourquoi ? comment ? ) n’étaient jamais abordées.
Voyant Eadha qui l’attendait en bas de l’escalier de marbre, elle se sentit amère. C’était le Vieux qu’elle s’était attendue à trouver. Elle avait lutté contre cet espoir, et plus encore contre elle-même.
_”Mais à quoi t’attendais-tu stupide humaine ?” se dit-elle. “Abandonne ta folle chimère, elle te perdra.”
Je pense quant à moi, que si Thorn avait pu ne serait-ce qu’imaginer à quel point ses derniers mots étaient vrais, elle se serait jeté en haut de l’escalier quelques minutes plus tôt. Le Vieux savait lui aussi que cette folle chimère perdrait Thorn, et c’était précisement pour cela qu’il l’avait ramenée.

L’ordalie

Publié dans Arcane XXVI tagged à 8:42 par ysdral

L’arrivée soudaine de Thorn suscita bien des questions, et une en particularité : qu’avait-elle fait pour que le Vieux, solitaire notoire, prenne le risque de nous la ramener ? Si il l’avait fait, c’est que de toutes évidences, il y voyait une bonne raison, restait à savoir laquelle. Aller lui poser directement la question était tout, sauf une chose intelligente. Restait à la poser à Thorn, mais pour le moment, personne ne lui avait adressé la parole.

Il était inutile de parler à un nouveau venu qui n’avait pas encore passé l’Epreuve. La plupart de ceux qui trouvaient le chemin jusqu’à nous échouaient, et nous restions seuls à regretter leur présence, en silence. Il est beaucoup plus facile d’oublier une personne que vous ne connaissez pas. Au fil des années, une règle tacite s’était mise en place. Tant que la personne n’avait pas été convoquée, on l’ignorait. Si elle revenait, il était toujours temps de faire connaissance. Et si, comme c’était le cas la plupart du temps, elle ne revenait pas, nos blessures étaient plus faciles à panser. Le plus douloureux, c’était de ne rien dire quand on les voyait monter le grand escalier et nous tourner le dos. Il nous fallait alors oublier les regards suppliants, et les mots avortés de ceux qui s’apprétaient à subir l’Ordalie.

Thorn nous facilitât la tâche, elle ne parlait pas, ne posait aucune question, ne tentait d’engager aucune conversation. Elle se contentait de poser son corps dans un coin et d’attendre, muette comme une statue, quelque chose qui ne venait pas.

Le troisième jour après son arrivée, au petit matin, Eadha la convoqua dans son bureau.

_ « Ils veulent vous voir au 6 ème, je leur ai dit que vous arriviez. »

Puis ce fut tout. Pas un mot de plus, pas un mot de moins.

Thorn ne dit rien, seuls yeux s’étaient un peu rétrécis, à cause de la lumière, sûrement.

Et comme des centaines d’autres anonymes avant elle, Thorn tourna les talons et se dirigea vers le grand escalier, ignorant les regards braqués sur elle. Elle commença à monter les marches d’un pas vifs, et je savais ce qu’elle espérait. Je lui aurais bien soufflé moi, que son espoir était plus que vain, qu’il était dangereux pour elle, et qu’au bout du long couloir du sixième étage, ce n’était pas le Vieux qui l’attendait, mais seulement une vallée de Josaphat.
Thorn monta les marches d’un pas vifs, « peut-être, oui peut-être » murmurait-elle à chaque enjambée. A peine eut-elle franchis le pallier du sixième étage qu’un homme laid et contrefait lui indiqua une grande porte, blanche et luisante comme de la neige. Sous le rais de la porte, débordait une moquette rouge et épaisse, comme une coulée de sang. A sa vue, Thorn esquissa un sourire en demi teinte. Du rouge. Sa couleur de toute éternité.

Ce n’était pas le Vieux qui l’attendait à l’intérieur. A sa place, il y avait trois hommes vêtus de noir, assis devant une table de verre, et dont les regards étaient braqués sur elle.

Le premier avait un sourire idiot et incroyablement dangereux. Il semblait assez petit, et avait un air de fouine. Ou de blaireau. Ou peut-être encore, un mélange des deux. Dans tous les cas, son visage entier avait une expression souriante, perverse et cruelle. Une brute épaisse doublée d’un sadique sans nom, et quelque chose de gluant, de malléable, de visqueux.
La glaise.

En voyant le second, elle failli, un brève instant, éclater de rire et le montrer du doigt en disant « un scolopendre, un scolopendre ! » Il y avait quelque chose de malléable dans cet homme là aussi – à supposer que c’étaient bien des hommes – mais quelque chose de grouillant, de pourri. Quelque chose qui évoquait la décomposition.
L’humus.
Le troisième, en revanche, ne ressemblait pas à ses deux accolytes. Il était assez mince, presque maigre, et ses yeux, vides de toute expression, ne regardaient rien en particulier et en même temps tout. Quelque chose en lui – mais quoi ? – lui rappelait le Vieux ou pour être plus précis, certains côtés du Vieux, et ce constat irrita Thorn tout autant qu’il la troubla. Il avait quelque chose de métallique, d’inexorable. Et comme il la détaillait, – elle ou autre chose ? Comment savoir ? – elle eut la sensation de voir son âme émincée, découpée en tout petit morçeaux et extraite de son corps, puis posée sur une table.
Et elle se mit à espérer de tout son coeur que cet homme là ne verrait pas ses genoux trembler sous le rouge de sa jupe.
L’acier.
Loin, très loin à travers un épais brouillard, elle entendit une voix lui demander de s’asseoir, de prendre place sur la chaise. Docile, vidée déjà de toute réaction, elle obéit, se demandant vaguement quelque part dans son esprit comment elle avait fait pour ne pas la remarquer avant, cette chaise.

07.02.08

Fanatique

Publié dans Arcane XXVI tagged , à 11:57 par ysdral

Il lui sembla un moment apercevoir sur son visage cette ombre fugace qui désigne la dévotion ou l’amour inconditionnel.

Quelque chose de semblable à la ferveur du soldat mettant genou à terre devant son capitaine et Eadha ne pût s’empêcher d’y voir un mauvais présage, reconnaissant dans les traits de Thorn les germes du fanastisme des amants et des fous. Il ne faisait aucun doute, songea-t’il encore, que le Vieux avait fort bien choisi sa reine.

S’il y avait bien une chose que les années écoulées lui avaient appris, c’était bien que réunir en un même lieu des femmes au caractère affirmé était une sottise monumentale. Ces dernières ayant en effet la fâcheuse habitude, soit de s’allier, envers et contre tous, surtout contre vous. Soit c’était la débâcle, et des luttes de pouvoir à n’en plus finir.

Malheureusement, soit Le Vieux et Steel ne s’en étaient pas rendu compte, et ca n’était pas de bon augure. Soit ils en étaient parfaitement conscient, et c’était encore pire.

Ajnar était bornée, violente et excessive.
Thorn, fanatique, taciturne et amoureuse.
Foalsey était insaisissable, changeante et rancunière.

“Avec tout, -il leva les yeux au ciel- comment voulez-vous qu’on ne coure pas à la catastrophe.”

07.01.08

Beyond the gates

Publié dans Arcane XXVI tagged , à 12:08 par ysdral

« Mais moi ça m’est bien égal, dit Thorn. Vous pouvez me dire tout ce que vous voudrez, vous pouvez bien me dire que c’est une folie, vous pourriez être tous contre moi, ça n’aurait aucune importance. Je ferai comme bon me semble, peu m’importe que vous me pensiez folle, déraisonnable, que vous pensiez que je courre après une chimère. J’irais quand même. »

« Thorn je t’en prie, pousse toi. Ne m’oblige pas à te tuer. S’il te plait. Après tout, qu’est-il pour toi ? Rien. Absolument rien. Thorn je t’en prie, sois raisonnable. Je sais que tu détestes ce mot, mais je l’emploi quand même. Je te le dis une dernière fois Thorn, écarte toi, laisse moi passer. »

« Jamais. » dit Thorn.

« Alors comprend que tu ne me laisse pas le choix. »

« Je refuse de le comprendre. Et je ne me pousserai pas, je te l’ai déjà dit. Tes raisons ne sont pas mes raisons. »

« Tu es folle Thorn, folle. C’est ce que tu veux ? Que je te tue ? C’est facile de dire non, de refuser. Qu’est-ce que tu cherches ? A mourir ? Tu t’imagines que ça va l’aider ? Pousse-toi, pour l’amour du ciel, pousse toi. Tu ne l’aides en rien en restant plantée ici, têtue, bornée que tu es. Prouve moi que tu veux vraiment le défendre, attaque moi. Vas-y, prend ma barre de métal, vas-y. »

« Non. Je ne t’attaquerai pas. Mais si toi tu le fais, je te jure que je me défendrai. C’est à toi de voir. »

« Je ne peux pas, tu comprends, je ne peux pas non plus te laisser là, juste pour le plaisir. Tu as tes raisons, et moi j’ai les miennes. Si tu refuses de me comprendre, pourquoi devrais-je faire un effort ? Tu défend ton camps, et moi le mien. Le hasard, ou plutôt un non hasard a voulu que ceux dont nous portons les couleurs en arrivent à s’affronter. Tant pis pour eux, tant pis pour nous. Mais tu n’as pas le droit de me demander de renoncer. »

Thorn émit un ricanement grinçant, qui ressemblait à moitié à un gémissement.

« Je n’ouvrirai pas le bal, et tu le sais. Vas-y, frappe, mais frappe fort et frappe juste, parce que moi, je ne te laisserai pas une seconde chance. Dépêche toi, tu perds du temps, et malheureusement pour toi, du temps, ton seigneur n’en a pas. Dans tous les cas, toi comme moi avons déjà perdu. Tout ce qu’il nous reste, c’est décider de quelle manière dont nous allons agir. Alors choisis, mais choisis vite. »

06.19.08

Chasseuse

Publié dans Arcane XXVI tagged , , , , , à 12:19 par ysdral

Arrivée dans le plus parfait des silences, la femme se planta devant le comptoir et attendit.
Thorn ne savait pas qui elle était, mais de multiples réactions autour d’elle lui apprirent que cette personne n’était pas franchement la bienvenue. Foalsey avait trouvé quelque chose d’urgent à faire et Shein n’avait pu retenir une petite grimace. Quant aux autres, impossible de savoir où ils étaient partis.
L’accoutrement de cette femme n’avait rien d’engageant et ses yeux jaunes indiquaient très clairement qu’elle était en colère.
Elle n’accorda à Thorn qu’un regard bref et hautain pour se tourner vers Shein.

«Putain, il est ? » dit-elle d’une voix sèche.

Apparement, Shein devait savoir qui était ce mystérieux « il », puisque, sans même lui adresser un mot (pour la plus grande joie de Thorn), il lui désigna du bout des doigts le bureau d’Eadha. A peine avait-elle franchie le seuil du bureau que l’on vit Eadha apparaître, son rat sur l’épaule. La porte de son bureau se referma brusquement sur ses talons.

« Bon, on est reparti pour une scène de ménage. » soupira Shein.

Effectivement, comme pour lui donner raison, on commençait à entendre du bruit provenant du bureau. Une voix d’homme qui demeurait posée, et une voix de femme qui l’était beaucoup moins.

Eadha avait commencé à ranger des piles de manuscrits en souriant, aussi détendu et à l’aise que s’il avait été occupé à boire une tasse de thé devant le feu. Le fait d’avoir été littéralement flanqué à la porte de son fief par une furie ne semblait pas l’affecter, pas plus que la tension éléctrique qui s’amassait dans l’air, et devenait plus palpable de minutes en minutes.

On entendit un bruit de verre brisé, et une odeur de brûlé commenca à se faire sentir.

« Y’en a marre à la fin. Ils peuvent pas se sauter dessus ou s’entre-tuer une bonne fois pour toutes ces deux là. J’en peux plus, bon sang, ca va faire vingts ans qu’on supporte ca toutes les semaines. » gémit Shein, se tenant la tête dans les mains.

« Ne rêvez pas, répondit un Eadha hilare. Si l’un ou l’autre avait dû arriver, ca serait déjà fait. »

« Je n’y comprends rien, euh… de qui vous parlez ? C’est qui cette fille ? » demanda timidement Thorn. (c’était la première fois qu’elle osait adresser la parole à Eadha.)

Ce fût Shein qui répondit, d’une voix lasse.
« Cette fille, c’est Ajnar. Et elle cherche le Cro… enfin Steel. Comme d’habitude elle doit avoir des trucs à négocier. Il va pas être d’accord, et ca va mal tourner. »

Thorn devint blème à la mention du nom de Steel. Elle avait du mal à imaginer quelqu’un, même une fille aussi hargneuse, aller chercher querelle à cet homme. Rien que le souvenir de son ordalie lui donnait la nausée.

« Euh… alors, ben en fait, ils s’aiment ou ils se haïssent ? » ajouta elle.

Eadha éclata d’un rire franc, un rire qu’il ne pouvait plus contenir.

« Ni l’un ni l’autre. Faut pas voir du romantisme partout, on n’est pas dans un roman de Barbara Cartland. Ajnar et Steel ne s’aiment pas, pas plus qu’ils ne se haïssent. Ils bossent ensembles, c’est tout. Ils ont besoin l’un de l’autre, Ajnar est une remarquable Chasseuse. Il a besoin d’elle pour maintenir la maison en vie et en état de fonctionnement. Elle a besoin de lui si elle veut continuer à vivre. C’est tout. »

Thorn écarquilla les yeux jusqu’à ce qu’ils ressemblent à des soucoupes.

« La maison est vivante ? »

« Mais tu crois quoi ? Qu’on peut vendre des grimoires, stocker des artéfacts, tripoter des manuscrits pas nets, faire bosser des magots au même endroit en plein Paris comme ça, tranquille sans problèmes ? Heureusement que la maison est vivante. Et maintenant nom de dieu, qu’elle arrête de vociférer comme ca, elle me rend dingue.» grogna une voix qui ressemblait à celle de Foalsey, sauf que cette dernière était invisible.

Eadha, toujours aussi calme lui proposa d’aller prendre une pause et de monter voir les Jumelles plutôt que de rester cachée à ruminer. Le bonhomme jouait maintenant avec son rat et lui grattait doucement le dos, manifestement hermétique à tout le reste. Ce gars là était anti-sismique.Il aurait pu traverser la plaine de Verdun en croquant un morçeaux de chocolat songea Thorn, admirative. En même temps, si il se faisait mettre à la porte de son bureau tous les quatre matins, il y avait de quoi.

06.18.08

Eux.

Publié dans Arcane XXVI tagged , , , à 12:20 par ysdral

- « Mais qui diable sont-ils ? » demanda Thorn.

- « La réponse est dans ta question », sourit Shein. « Pour le reste, ils n’ont pas de noms. Et s’ils en ont jamais eu, seul le Vieux les connais, et Eadha peut-être, mais dans tous les cas, ils se gardent bien de les utiliser. Nous évitons autant que possible de parler d’eux, et quand d’aventures nous le faisons, nous utilisons des surnoms. [XXXX] »

A ces mots, Thorn pouffa de rire. Voilà qui était bien trouvé, dit-elle. Et elle applaudit à ce qui lui semblait un trait d’esprit particulièrement brillant.

- « Pour moi il a un nom. », objecta simplement Foalsey.

Shein sembla mal à l’aise, et, dissimulant ce que je savais être une gêne, il se tourna vers Thorn.”

[...]
En vérité, cet homme là, je l’ai vu pleurer. Je le vois chaque jour qui porte sur ses épaules plus de fardeaux que vous n’en porterez jamais. Et j’ai pitié de cet homme là, parce qu’il est seul. Désespérément seul. Oui, pour moi il a un nom. Un nom qui sonne comme une de vos plaisanteries, mais un nom quand même. »

Thorn garda le silence, observant Foalsey qui caressait du bout des doigts une veine dans le bois du comptoir. Foalsey dont le visage avait l’expression de ceux qui en savent plus qu’ils ne le prétendent.

06.12.08

L’histoire de Thorn

Publié dans Arcane XXVI tagged à 11:54 par ysdral

Je suis restée longtemps immobile, les yeux fixés sur l’horizon, comme si l’intensité de mon regard avait eu le pouvoir de changer la situation, comme si il y avait eu quelque chose à attendre, à espérer dans la vision de cette ligne écrasée par le ciel gris, dans le dessin pâle et hésitant des collines blêmes et dans les arbres décharnés.

La vérité, c’est qu’il n’y avait rien à attendre, rien à espérer. Contrairement à ce qu’il aimait prétendre, demain ne changerait rien à l’affaire. Il n’y avait aucun futur sous mes pas, aucun avenir à dérouler. J’aurai pu tout aussi bien pu ne pas exister, n’être qu’un reflet, une imitation. J’aurai pu ne pas avoir de vie propre, nulle consistance, aucun souhait, rien d’autre que le minuscule espace que mon corps remplissait autour de moi, donnant à voir ce que tous les imbéciles nomment réalité, mais qui n’est en fait qu’une projection incomplète de ce que nous cachons à l’intérieur de nous. Mais personne ne veut voir l’intérieur. Il est beaucoup plus confortable de se cantonner à cette coque de chair que nous montrons.

Je me souviendrais jusqu’à la fin de mes jours ce moment où il me l’a dit. Je me souviens de la couleur de la lumière, de l’amertume que le thé a pris sur ma langue, de la sensation de voir les couleurs, les formes devenir aiguës, acides. Je me souviens de mon propre noeud, de cet ouroboros au fond de moi qui me dévorait de l’intérieur, qui me lacérait les entrailles, saccageant chaque parcelle de vie.

Le plus drôle, c’est que, pour une fois, il avait été limpide. Il m’a dit qu’il ne parlait jamais du futur, qu’il était comme ca, et que je ne devais rien attendre. Evoquer simplement des possibles était à la limite de l’impossible.
Je pouvais tout aussi bien rester là, comme un animal domestique ou un enfant incapable de faire autrement. Mais comme beaucoup d’êtres humains, j’ai besoin de signes, j’ai besoin de marques. J’ai besoin d’une lampe sur mon chemin. J’ai besoin de savoir si l’autre me suit par habitude, par lassitude ou par désir. J’ai besoin de savoir si je suis là par envie, par volonté ou si, les années aidant, je ne suis plus qu’une ombre accrochée à des pas.

Il n’y avait pas de réponses à mes questions. Il n’y avait pas de futur à montrer, pas d’avenir vers lequel tendre. Seulement cette étendue glacée et la nécessité d’attendre, silencieuse, immobile.

Je n’ai pas pu. Alors un matin, sans prévenir, sans même avoir laissé entendre que je pourrais le faire, je suis partie.