06.27.08
L’échiquier
« A l’heure qu’il est, toutes les pièces sont en place, gentiment alignées sur l’échiquier, prêtes pour la partie. Le Vieux a sa reine, Steel son fou; disposés à les sacrifier si nécessaire. Le plus tordant étant sans doute que les pièces ignorent qu’elles ne sont rien de plus que de vulgaires jouets dans la main de ces messieurs, comme si il avait pu en être autrement.
La partie, leur partie va commencer, ils vont se défier, s’évaluer du coin de l’œil, se renifler, comme deux mâles dominants. Le Vieux ouvrira le bal, avancera ses pièces, les une après les autres. Steel fera exactement pareil. Puis d’un seul coup viendra la mise à mort, sans prévenir, sans pitié, inexorable, comme toujours. Sauf que cette fois, c’est nous qui porterons le coup de grâce. »
Sword éclata d’un rire rauque et gras et se tourna vers Stone, assis à côté de lui. Stone ne répondit pas tout de suite, se contentant de se gratter le sommet du crâne, l’air pensif.
« Je ne sais pas trop. Sans doute, sans doute. Mais si le Bibliothécaire a ramassé cette fille, c’est qu’il y a une raison. Et puis, -il hésita un moment-, je me méfie d’Ajnar. »
Un rictus de mépris passa sur le visage de Sword.
« Le Vieux a ramassé à la petite cuillère une donzelle qui s’est écroulée à ses pieds, la belle affaire. Il a joué son va-tout, et il a perdu sa mise. Cette Thorn est une coque vide pétrie d’admiration pour un vieux cinglé qui l’a déjà oubliée, sauf pour la mener à la mort. La belle affaire, oui vraiment éructa t’il. » Prenant à peine le temps de reprendre son souffle, il poursuivit :
« Quand à l’autre là, cette espèce de vermine, cette petite garce qui suit Steel comme une chienne en chaleur, il est temps de s’en débarrasser. Oui je sais, dit-il en voyant l’ombre d’une protestation sur le visage de Stone, je sais, le Vieux voudrait que la lignée continue. La lignée est morte le jour où Entiokar est morte. Sa fille est une imitation de Chasseur, un déchet humain, juste au dessus de la décharge publique. Mais mademoiselle a pliée la maison, alors, forcément. Et puis mademoiselle terrorise tout le monde avec ses crises et mademoiselle ne s’adresse qu’à Steel alors à peu près tout le monde s’ingénie à lui trouver des excuses. C’est hors de question.
Je ne lui ai jamais pardonné de s’être conduit comme elle l’a fait, comme si une loque humaine pouvait nous plier nous à sa propre volonté. Non ajouta t’il avec un sourire mauvais. J’espère que notre frère aura l’intelligence de nous écouter et de faire ce qu’on lui dit, pour une fois. Mais, si tu veux mon avis, il n’en fera qu’à sa tête, comme il a toujours fait. Lui et le Vieux ont toujours été comme larron en foire. Peuh. » Et sur ces mots, il cracha par terre.
05.27.08
L’Hydre
Le premier était le plus cruel, le plus sadique, le plus obtus. Pour cette raison, il occupait le poste de directeur des ressources humaines.
Le second était le plus lâche, le plus jaloux, le moins doué. En vertu de cela, il avait hérité du poste principal, celui de directeur.
Le troisième était le plus secret, le plus cultivé, le plus dangereux. C’est pourquoi il était directeur commercial.
L’entité réunie était crainte par la plupart des Eveillés. Séparément, on avait donné à chaque tête un nom, histoire de pouvoir les distinguer : on les nommait respectivement Sword, Stone et Steel. Réunie, on la nommait tantôt l’Hydre, tantôt le Clan des Ténèbres, ou par des noms que la décence m’interdit de rapporter.
Le premier était le plus jeune, les actes en devenir, une promesse non tenue, la fourberie des graines qui ne germent pas.
Le second était une mère vicieuse qui saigne ses jeunes plutôt que de les nourrir. Le temps des hypothèses, des conspirations et des coups de poignards dans le dos.
Le dernier était la Mort. Et à ce propos, il n’y a rien à ajouter.
Le Vieux, sans être réellement de la fratrie, s’y trouvait apparenté, étant quelque chose comme un cousin issu de germain, ou un grand oncle, on ne savait trop au juste.
Ce petit monde avait cohabité, plutôt en mauvais terme par ailleurs, durant plusieurs millénaires, mais aujourd’hui, avec la débâcle du monde ajoutée à celle des hommes, il n’était plus question de fratrie, ni de lignée, pas plus que d’alliance. Aujourd’hui avait douloureusement sonné le glas de la course du temps comme on la connaissait, amenant l’ère du chacun pour soi, ce qui, évidemment, devait tous les mener à leur perte. On aurait pu penser, en toute logique, que l’Hydre étant la gardienne de l’ordre des choses, elle aurait dû s’en trouver préservée, mais pour avoir une légitimité, une raison de gouverner, encore faut-il avoir matière à le faire. Hors il se trouvait que de la matière, elle n’en avait pas. L’histoire devait mal finir, mais de ce dernier point, vous pourrez en juger vous-mêmes. Patience.
A n’en pas douter, si les gens ordinaires –les Endormis comme nous les nommons- s’étaient douté, ne serait-ce qu’un seul instant, de la nature de ceux qui travaillaient dans cette librairie, ils n’y auraient plus remis les pieds. Ou au contraire, les foules auraient commencé à affluer, avides de sensations, d’informations, de frissons et de potins à s’échanger pour secouer des vies trop fades. Encore eut-il fallût que les Endormis apprennent à regarder, ou tout du moins, aient l’envie sincère de le faire. Et nous savons, vous, moi, le premier gobelin des toilettes venu, que ça n’est pas le cas.
05.20.08
Au commencement étaient le Sabre et la Pierre
Aux premiers temps du monde, quand tout n’était encore que chant et sommeil, l’histoire raconte que Stone et Sword étaient là, premiers-nés, destinés à régir la vie des hommes, la façonnant entre leurs mains.
Sword, l’aîné, leurs insufflait le premier souffle, le sens de l’existence, la créant du bout des doigts, engendrant les possibles. Il était le Premier, le Conquérant, l’Epée.
Stone, le cadet, modelait entre ses paumes la glaise de leurs êtres, le chant de leurs âmes. Les libérant ou les liant à sa guise. Stone était la Pierre, l’Immuable, la Stase. Et de son règne dépendait le chemin des hommes, et ce que ces derniers nommaient tour à tour hasard, coïncidence ou volonté des Dieux.
Il aurait pu en aller ainsi l’éternité durant, mais les choses étant ce qu’elles sont, même dans les terres des Immortels rien ne durent éternellement. La vie des hommes s’effilochait impitoyablement, mais rien ne venait y mettre un terme, et en vérité, c’était pitié de voir leurs corps se traîner inlassablement sans repos ni espérance. Il aurait fallût quelqu’un pour y remédier.
« Ce ne sont pas nos affaires, dirent les Dieux. Nous avons créé pour cela Stone et Sword. Le reste ne nous regarde pas. »
« Telle tâche n’est pas de mon ressort dit Sword. Je suis celui qui créé, le Donneur de vie, le Fileur. Et par voie de fait, je refuse de mettre fin à mes œuvres. »
« Je ne suis pas l’homme de la situation dit Stone, imperturbable. Je suis les coups du sort, le jet de dés, les nœuds du destin, le Tissage subtil. Mettre fin aux possibles n’est pas en mon pouvoir. »
Il fallait cependant trouver quelqu’un. Mais personne, dieux, mortels ou immortels, ne voulait se charger d’une telle tâche.
Il fût créé un enfant, un enfant plus pur que la nuit, et plus terrible que l’orage, un enfant dont le premier nom dort dans le souvenir du monde, et cet enfant la devait être plus seul que ne le serait jamais aucune autre création. Un enfant destiné à abréger le destin des hommes. Un être inexorable qui ne cèderait jamais, que ce soit devant plus suave des femmes, la plus éplorée des mères, la plus pieuse des jeunes filles. Un être qui ne reculerait devant rien, et qui ne connaîtrait jamais le doux sommeil de la fin, et la paix de l’oubli.
Ainsi naquit Steel, et seul certains savent, comme les Jumelles, comme le Vieux, que dans les premiers temps du monde, Steel était une femme. Et pour cela, Stone et Sword la méprisèrent toujours.