10.21.08
Au sujet d’Ajnar (partie B)
La porte de son bureau était close. Personne ne viendrait le déranger à présent. Les années avaient appris aux gens à craindre, sinon à respecter, cette porte close, ce rempart entre lui et le monde, mais lui, que lui avaient-elles appris ces années, à part que le monde qu’il avait connu, pour lequel il s’était battu, n’était plus qu’un chant de ruines ?
Il était fatigué de tout ceci. Las de ces luttes intestines et vaines, las de batailler pour obtenir le moindre avantage sur son adversaire. Epuisé de devoir convaincre. De contraindre quand c’était nécessaire, ce qui arrivait de plus en plus ces derniers temps.
Le Vieux appuya son front contre la vitre, cédant pour un moment à l’appel de la mélancolie. Un moment seulement. Steel n’était pas un personnage facile à convaincre, non plus à manœuvrer, ni même à approcher, et nombreux étaient ceux qui s’étaient cassé les dents, déroutés ou effrayés. Bien qu’il n’eût ni l’une ni l’autre, il sentait confusément en son âme et conscience que toute cette discussion n’avait, en réalité, servie à rien. Steel avait sa propre façon de voir les choses, par ailleurs souvent très fine, mais dans le cas présent, il se trompait. Mais la question, la véritable question n’était même pas de savoir s’il avait tort ou raison, pour peu que cela fût rendu possible. La vraie question, c’était ce qu’il convenait de faire, comment agir dans l’intérêt de la Tour. Il n’avait que trop traîné, le miroir déformant de son éternité lui avait fait oublié combien les années passent vite pour les êtres de peines et de chair. Non pas qu’il n’aimait pas Ajnar. Non pas qu’il ait eu pour elle un quelconque semblant d’affection. Elle avait une raison d’être, (ce dont elle aurait dû se contenter pensa-t-il au passage), le reste n’entrait pas en ligne de compte. La lignée devait absolument être perpétuée, il fallait un nouveau Chasseur pour garder la mémoire de la maison, la faire obéir, la surveiller. C’était aussi simple que cela. De toutes façons, si les choses ne devaient pas se passer comme prévu, s’il devait y avoir le moindre problème, il lui resterait toujours celle qu’il appelait –non sans cynisme- sa solution de secours. Tout n’est qu’une question de temps se répéta-t-il.
07.04.08
The Sound Of Silence
Laisse les tomber tes mots, tout au fond de toi. Laisse les t’envahir, un par un, doucement, comme la pluie dehors.
Collé à la fenêtre, regarde-les se fissurer, les murailles de la Ville, les murailles de ton coeur. Il est trop tard pour invoquer un semblant d’humanité. Tu sais ce que tu as à faire, fait le jusqu’au bout. Elle se brisera, probablement. Mais qu’y peux tu ?
Laisse là aller, laisse là mener ses combats, là où elle marche, tu ne peux pas la suivre. Personne ne saura rien de ton courage comme de ta lâcheté, personne ne saura que tu a répugné à le faire. Parce que cela ne changera rien.
Fais silence maintenant, observe le, goûte-le. Il est le son de la neige qui tombe, le son de l’acier que l’on forge.
Tu peux refuser. Mais par un hasard tour à tour cruel et bienheureux, tu sais que tu n’auras pas besoin de mener ce combat contre toi-même. La bobine est presque déroulée.
Ils complotent dans ton dos.
Il aiguise sa lame.
Ils ne savent pas que tu le sais déjà, et que tu écartes volontairement tous les autres possibles.
Esquisser un sourire, un faux semblant de sourire pour être vraiment juste. Personne ne viendra te dis-tu avec un reflux d’amertume. Le fou est déjà mort ou pas encore né. Quelle différence ?
Quelque part dans la nuit, un claquement sec se fit entendre.
06.27.08
L’échiquier
« A l’heure qu’il est, toutes les pièces sont en place, gentiment alignées sur l’échiquier, prêtes pour la partie. Le Vieux a sa reine, Steel son fou; disposés à les sacrifier si nécessaire. Le plus tordant étant sans doute que les pièces ignorent qu’elles ne sont rien de plus que de vulgaires jouets dans la main de ces messieurs, comme si il avait pu en être autrement.
La partie, leur partie va commencer, ils vont se défier, s’évaluer du coin de l’œil, se renifler, comme deux mâles dominants. Le Vieux ouvrira le bal, avancera ses pièces, les une après les autres. Steel fera exactement pareil. Puis d’un seul coup viendra la mise à mort, sans prévenir, sans pitié, inexorable, comme toujours. Sauf que cette fois, c’est nous qui porterons le coup de grâce. »
Sword éclata d’un rire rauque et gras et se tourna vers Stone, assis à côté de lui. Stone ne répondit pas tout de suite, se contentant de se gratter le sommet du crâne, l’air pensif.
« Je ne sais pas trop. Sans doute, sans doute. Mais si le Bibliothécaire a ramassé cette fille, c’est qu’il y a une raison. Et puis, -il hésita un moment-, je me méfie d’Ajnar. »
Un rictus de mépris passa sur le visage de Sword.
« Le Vieux a ramassé à la petite cuillère une donzelle qui s’est écroulée à ses pieds, la belle affaire. Il a joué son va-tout, et il a perdu sa mise. Cette Thorn est une coque vide pétrie d’admiration pour un vieux cinglé qui l’a déjà oubliée, sauf pour la mener à la mort. La belle affaire, oui vraiment éructa t’il. » Prenant à peine le temps de reprendre son souffle, il poursuivit :
« Quand à l’autre là, cette espèce de vermine, cette petite garce qui suit Steel comme une chienne en chaleur, il est temps de s’en débarrasser. Oui je sais, dit-il en voyant l’ombre d’une protestation sur le visage de Stone, je sais, le Vieux voudrait que la lignée continue. La lignée est morte le jour où Entiokar est morte. Sa fille est une imitation de Chasseur, un déchet humain, juste au dessus de la décharge publique. Mais mademoiselle a pliée la maison, alors, forcément. Et puis mademoiselle terrorise tout le monde avec ses crises et mademoiselle ne s’adresse qu’à Steel alors à peu près tout le monde s’ingénie à lui trouver des excuses. C’est hors de question.
Je ne lui ai jamais pardonné de s’être conduit comme elle l’a fait, comme si une loque humaine pouvait nous plier nous à sa propre volonté. Non ajouta t’il avec un sourire mauvais. J’espère que notre frère aura l’intelligence de nous écouter et de faire ce qu’on lui dit, pour une fois. Mais, si tu veux mon avis, il n’en fera qu’à sa tête, comme il a toujours fait. Lui et le Vieux ont toujours été comme larron en foire. Peuh. » Et sur ces mots, il cracha par terre.
06.19.08
Chasseuse
Arrivée dans le plus parfait des silences, la femme se planta devant le comptoir et attendit.
Thorn ne savait pas qui elle était, mais de multiples réactions autour d’elle lui apprirent que cette personne n’était pas franchement la bienvenue. Foalsey avait trouvé quelque chose d’urgent à faire et Shein n’avait pu retenir une petite grimace. Quant aux autres, impossible de savoir où ils étaient partis.
L’accoutrement de cette femme n’avait rien d’engageant et ses yeux jaunes indiquaient très clairement qu’elle était en colère.
Elle n’accorda à Thorn qu’un regard bref et hautain pour se tourner vers Shein.
«Putain, il est où? » dit-elle d’une voix sèche.
Apparement, Shein devait savoir qui était ce mystérieux « il », puisque, sans même lui adresser un mot (pour la plus grande joie de Thorn), il lui désigna du bout des doigts le bureau d’Eadha. A peine avait-elle franchie le seuil du bureau que l’on vit Eadha apparaître, son rat sur l’épaule. La porte de son bureau se referma brusquement sur ses talons.
« Bon, on est reparti pour une scène de ménage. » soupira Shein.
Effectivement, comme pour lui donner raison, on commençait à entendre du bruit provenant du bureau. Une voix d’homme qui demeurait posée, et une voix de femme qui l’était beaucoup moins.
Eadha avait commencé à ranger des piles de manuscrits en souriant, aussi détendu et à l’aise que s’il avait été occupé à boire une tasse de thé devant le feu. Le fait d’avoir été littéralement flanqué à la porte de son fief par une furie ne semblait pas l’affecter, pas plus que la tension éléctrique qui s’amassait dans l’air, et devenait plus palpable de minutes en minutes.
On entendit un bruit de verre brisé, et une odeur de brûlé commenca à se faire sentir.
« Y’en a marre à la fin. Ils peuvent pas se sauter dessus ou s’entre-tuer une bonne fois pour toutes ces deux là. J’en peux plus, bon sang, ca va faire vingts ans qu’on supporte ca toutes les semaines. » gémit Shein, se tenant la tête dans les mains.
« Ne rêvez pas, répondit un Eadha hilare. Si l’un ou l’autre avait dû arriver, ca serait déjà fait. »
« Je n’y comprends rien, euh… de qui vous parlez ? C’est qui cette fille ? » demanda timidement Thorn. (c’était la première fois qu’elle osait adresser la parole à Eadha.)
Ce fût Shein qui répondit, d’une voix lasse.
« Cette fille, c’est Ajnar. Et elle cherche le Cro… enfin Steel. Comme d’habitude elle doit avoir des trucs à négocier. Il va pas être d’accord, et ca va mal tourner. »
Thorn devint blème à la mention du nom de Steel. Elle avait du mal à imaginer quelqu’un, même une fille aussi hargneuse, aller chercher querelle à cet homme. Rien que le souvenir de son ordalie lui donnait la nausée.
« Euh… alors, ben en fait, ils s’aiment ou ils se haïssent ? » ajouta elle.
Eadha éclata d’un rire franc, un rire qu’il ne pouvait plus contenir.
« Ni l’un ni l’autre. Faut pas voir du romantisme partout, on n’est pas dans un roman de Barbara Cartland. Ajnar et Steel ne s’aiment pas, pas plus qu’ils ne se haïssent. Ils bossent ensembles, c’est tout. Ils ont besoin l’un de l’autre, Ajnar est une remarquable Chasseuse. Il a besoin d’elle pour maintenir la maison en vie et en état de fonctionnement. Elle a besoin de lui si elle veut continuer à vivre. C’est tout. »
Thorn écarquilla les yeux jusqu’à ce qu’ils ressemblent à des soucoupes.
« La maison est vivante ? »
« Mais tu crois quoi ? Qu’on peut vendre des grimoires, stocker des artéfacts, tripoter des manuscrits pas nets, faire bosser des magots au même endroit en plein Paris comme ça, tranquille sans problèmes ? Heureusement que la maison est vivante. Et maintenant nom de dieu, qu’elle arrête de vociférer comme ca, elle me rend dingue.» grogna une voix qui ressemblait à celle de Foalsey, sauf que cette dernière était invisible.
Eadha, toujours aussi calme lui proposa d’aller prendre une pause et de monter voir les Jumelles plutôt que de rester cachée à ruminer. Le bonhomme jouait maintenant avec son rat et lui grattait doucement le dos, manifestement hermétique à tout le reste. Ce gars là était anti-sismique.Il aurait pu traverser la plaine de Verdun en croquant un morçeaux de chocolat songea Thorn, admirative. En même temps, si il se faisait mettre à la porte de son bureau tous les quatre matins, il y avait de quoi.
06.05.08
Métempsychose
(suite direct de cet article là)
La jeune Steel, qui d’ailleurs ne portait pas encore ce nom, refusa de remplir son office. Elle refusa de faucher les vies, d’abréger les souffrances de tout ces corps qui n’attendaient que cela.
Stone tenta de la persuader, lui offrant la stase, l’éternelle jeunesse, la beauté. Mais comment convaincre un être qui a été créé immuable en lui offrant ce qu’il possède déjà ?
Sword tenta de la faire plier par la menace, lui promettant la douleur et la terreur si elle n’obéissait pas. Mais comment la peur de souffrir peut faire fléchir un être qui souffre déjà au-delà des possibles ?
Aussi rien n’y fit, Steel n’obéissait pas.
Pour finir, Le Vieux trouva comment procéder. Comme toujours. Peut-être qu’il en parla à Steel, ou peut-être pas. Toujours est-il qu’il l’opéra lui-même, lui arrachant le cœur, mettant à la place trois éclats d’un métal étrangement résistant et solide, un métal qui ne rouillerait pas, qui ne romprait pas, quelques soient les attaques du temps et les difficultés de la tâche que Steel remplirait.
Et parce qu’il fallait éviter à cette jeune enfant un choc trop brusque, il en fit un homme. Un qu’aucune femme ne pourrait corrompre, ni aucun homme supplier. Un être apparemment froid, désagréable et distant dépourvu de tout scrupule, de toute pitié, de tout remord. Un être inexorable qui ne souffrirait plus à chaque vie qu’il emporterait et pourrait ainsi accomplir sa tâche.
Ai-je besoin de dire que ce fût un échec ?
05.27.08
L’Hydre
Le premier était le plus cruel, le plus sadique, le plus obtus. Pour cette raison, il occupait le poste de directeur des ressources humaines.
Le second était le plus lâche, le plus jaloux, le moins doué. En vertu de cela, il avait hérité du poste principal, celui de directeur.
Le troisième était le plus secret, le plus cultivé, le plus dangereux. C’est pourquoi il était directeur commercial.
L’entité réunie était crainte par la plupart des Eveillés. Séparément, on avait donné à chaque tête un nom, histoire de pouvoir les distinguer : on les nommait respectivement Sword, Stone et Steel. Réunie, on la nommait tantôt l’Hydre, tantôt le Clan des Ténèbres, ou par des noms que la décence m’interdit de rapporter.
Le premier était le plus jeune, les actes en devenir, une promesse non tenue, la fourberie des graines qui ne germent pas.
Le second était une mère vicieuse qui saigne ses jeunes plutôt que de les nourrir. Le temps des hypothèses, des conspirations et des coups de poignards dans le dos.
Le dernier était la Mort. Et à ce propos, il n’y a rien à ajouter.
Le Vieux, sans être réellement de la fratrie, s’y trouvait apparenté, étant quelque chose comme un cousin issu de germain, ou un grand oncle, on ne savait trop au juste.
Ce petit monde avait cohabité, plutôt en mauvais terme par ailleurs, durant plusieurs millénaires, mais aujourd’hui, avec la débâcle du monde ajoutée à celle des hommes, il n’était plus question de fratrie, ni de lignée, pas plus que d’alliance. Aujourd’hui avait douloureusement sonné le glas de la course du temps comme on la connaissait, amenant l’ère du chacun pour soi, ce qui, évidemment, devait tous les mener à leur perte. On aurait pu penser, en toute logique, que l’Hydre étant la gardienne de l’ordre des choses, elle aurait dû s’en trouver préservée, mais pour avoir une légitimité, une raison de gouverner, encore faut-il avoir matière à le faire. Hors il se trouvait que de la matière, elle n’en avait pas. L’histoire devait mal finir, mais de ce dernier point, vous pourrez en juger vous-mêmes. Patience.
A n’en pas douter, si les gens ordinaires –les Endormis comme nous les nommons- s’étaient douté, ne serait-ce qu’un seul instant, de la nature de ceux qui travaillaient dans cette librairie, ils n’y auraient plus remis les pieds. Ou au contraire, les foules auraient commencé à affluer, avides de sensations, d’informations, de frissons et de potins à s’échanger pour secouer des vies trop fades. Encore eut-il fallût que les Endormis apprennent à regarder, ou tout du moins, aient l’envie sincère de le faire. Et nous savons, vous, moi, le premier gobelin des toilettes venu, que ça n’est pas le cas.
05.20.08
Au commencement étaient le Sabre et la Pierre
Aux premiers temps du monde, quand tout n’était encore que chant et sommeil, l’histoire raconte que Stone et Sword étaient là, premiers-nés, destinés à régir la vie des hommes, la façonnant entre leurs mains.
Sword, l’aîné, leurs insufflait le premier souffle, le sens de l’existence, la créant du bout des doigts, engendrant les possibles. Il était le Premier, le Conquérant, l’Epée.
Stone, le cadet, modelait entre ses paumes la glaise de leurs êtres, le chant de leurs âmes. Les libérant ou les liant à sa guise. Stone était la Pierre, l’Immuable, la Stase. Et de son règne dépendait le chemin des hommes, et ce que ces derniers nommaient tour à tour hasard, coïncidence ou volonté des Dieux.
Il aurait pu en aller ainsi l’éternité durant, mais les choses étant ce qu’elles sont, même dans les terres des Immortels rien ne durent éternellement. La vie des hommes s’effilochait impitoyablement, mais rien ne venait y mettre un terme, et en vérité, c’était pitié de voir leurs corps se traîner inlassablement sans repos ni espérance. Il aurait fallût quelqu’un pour y remédier.
« Ce ne sont pas nos affaires, dirent les Dieux. Nous avons créé pour cela Stone et Sword. Le reste ne nous regarde pas. »
« Telle tâche n’est pas de mon ressort dit Sword. Je suis celui qui créé, le Donneur de vie, le Fileur. Et par voie de fait, je refuse de mettre fin à mes œuvres. »
« Je ne suis pas l’homme de la situation dit Stone, imperturbable. Je suis les coups du sort, le jet de dés, les nœuds du destin, le Tissage subtil. Mettre fin aux possibles n’est pas en mon pouvoir. »
Il fallait cependant trouver quelqu’un. Mais personne, dieux, mortels ou immortels, ne voulait se charger d’une telle tâche.
Il fût créé un enfant, un enfant plus pur que la nuit, et plus terrible que l’orage, un enfant dont le premier nom dort dans le souvenir du monde, et cet enfant la devait être plus seul que ne le serait jamais aucune autre création. Un enfant destiné à abréger le destin des hommes. Un être inexorable qui ne cèderait jamais, que ce soit devant plus suave des femmes, la plus éplorée des mères, la plus pieuse des jeunes filles. Un être qui ne reculerait devant rien, et qui ne connaîtrait jamais le doux sommeil de la fin, et la paix de l’oubli.
Ainsi naquit Steel, et seul certains savent, comme les Jumelles, comme le Vieux, que dans les premiers temps du monde, Steel était une femme. Et pour cela, Stone et Sword la méprisèrent toujours.