09.25.08
Eux (bis, suite)
Thorn garda le silence, observant Foalsey qui caressait du bout des doigts une veine dans le bois du comptoir. Foalsey dont le visage avait l’expression de ceux qui en savent plus qu’ils ne le prétendent.
— Je serai curieuse de savoir comment tu l’appelles moi, lanca Thorn à l’adresse de Foalsey.
Entendant ces mots, Shein ferma les yeux et se laissa choir sur le tabouret de moleskine. Il en avait déjà vu des réactions stupides, mais rarement aussi soudaine. Se gardant bien de rouvrir les yeux, il tendit l’oreille.
Relevant brusquement la tête, Foalsey fixa Thorn droit dans les yeux. Un regard de chat sauvage, d’une bête prête à bondir.
— Il y a trois choses que tu dois savoir articula péniblement Foalsey. Premièrement, mort peut mourir, mais point ne saigne. Deuxièmement, mort peut désirer, mais ni haïr, ni aimer. La seule chose que mort ne peut faire, c’est oublier.
Elle se tut, et ses ongles labourèrent le comptoir, laissant neuf traces dans le bois tendre.
Thorn chercha ses mots, mais lorsqu’elle les trouva c’était trop tard. Foalsey avait déjà disparue. Presque au même instant, elle sentit une main se poser sur ses épaules. Une main avec suffisament de poigne pour que, même sans voir à qui elle appartenait, on comprenne qu’il vallait mieux ne pas résister à l’autorité de cette main là. Toutefois, si le geste n’était pas forcément bienveillant, les mots, eux, l’étaient. Prononcé par une voix grave et posée, une voix que Thorn avait déjà entendu, et qui la fit se retourner aussitôt.
La voix du Vieux.
07.27.08
Lasciate ogni speranza, voi ch’entrate
Vous qui entrez, laissez toute espérance.
L’enfer, Dante, Chant III
Ceux qui arrivent à la Tour n’en repartent jamais. Nullement en raison d’une obligation quelconque ou d’un geis.
Tout simplement parce qu’ils n’y arrivent pas.
Franchir le seuil de cette maison, c’est abandonner une partie de soi, c’est mettre la main dans un piège à loup, qui se referme sur son esprit, sans même en avoir conscience. Faites un test, prenez une personne au hasard, n’importe laquel : un Endormi, un Eveillé, l’un des nôtres ou quelqu’un du dehors, et demandez lui s’il reviendra.
La réponse sera oui, immanquablement.
Maintenant observez-la, à son insu. Regardez-la qui déambule à travers les couloirs de livres, les rayonnages, scrutez-la du coin de l’oeil tandis qu’elle monte les escaliers de marbre, pendant que ses doigts courent sur les tranches des ouvrages. Observez l’air légèrement hagard, le regard vide d’expression. Regardez maintenant sa démarche : qu’elle soit calme et posée ou bien rapide et hâtive, c’est le même constat : les pas sont mécaniques, machinaux. On ne vas nul part quand on erre dans la Tour Noire, et si l’on cherchait quelque chose, on s’empresse de l’oublier.
Le corps peut sortir. Mais pas l’esprit. Jamais. La maison nous dévore, inlassablement. Et inlassablement Ajnar tisse et retisse les milliers, les millions, les milliards de sensation que l’on déverse dans le coeur de la maison.
Ajnar Chasse. Mais elle non plus, peut-être encore moins que nous, elle ne peut quitter la maison. La maison est son coeur et elle est le coeur de la maison. Une prison mentale dont rien, pas même la mort -surtout pas la mort- ne la libérera. Elle a beau être mortelle, (ce qui est une particularité originale et enviable parmi nous) son esprit ne s’en ira pas à la recherche d’un autre corps, cogner aux portes d’un paradis ou d’un enfer, ou se dissoudre dans un néant envisageable. Ajnar est une chasseuse, et ne possède rien sur terre, même pas elle-même. Ajnar, fille de Sonveg, petite-fille de Follym (Entiokar).
Je ne sais pas si elle en a conscience, si elle sait ce qui l’attends. Je me demande beaucoup de choses en vérité, bien que je ne parle pas beaucoup. A quoi bon ?
Il n’y a pas de réponses aux questions que je pose, et il ne devrait pas y en avoir à celles que je ne me risquerai jamais à poser.
Le pire de tout, c’est que je suis entré volontairement à la Tour. Contrairement aux autres, personne ne m’a pris en traître, proposé un pacte dont les clauses étaient biaisées. Je ne suis pas non plus venu ici par désespoir ou par hasard.
Non. Je ne suis ici parce que je l’ai voulu. Et comme tout ce que j’ai voulu, je l’ai eu.
06.19.08
Chasseuse
Arrivée dans le plus parfait des silences, la femme se planta devant le comptoir et attendit.
Thorn ne savait pas qui elle était, mais de multiples réactions autour d’elle lui apprirent que cette personne n’était pas franchement la bienvenue. Foalsey avait trouvé quelque chose d’urgent à faire et Shein n’avait pu retenir une petite grimace. Quant aux autres, impossible de savoir où ils étaient partis.
L’accoutrement de cette femme n’avait rien d’engageant et ses yeux jaunes indiquaient très clairement qu’elle était en colère.
Elle n’accorda à Thorn qu’un regard bref et hautain pour se tourner vers Shein.
«Putain, il est où? » dit-elle d’une voix sèche.
Apparement, Shein devait savoir qui était ce mystérieux « il », puisque, sans même lui adresser un mot (pour la plus grande joie de Thorn), il lui désigna du bout des doigts le bureau d’Eadha. A peine avait-elle franchie le seuil du bureau que l’on vit Eadha apparaître, son rat sur l’épaule. La porte de son bureau se referma brusquement sur ses talons.
« Bon, on est reparti pour une scène de ménage. » soupira Shein.
Effectivement, comme pour lui donner raison, on commençait à entendre du bruit provenant du bureau. Une voix d’homme qui demeurait posée, et une voix de femme qui l’était beaucoup moins.
Eadha avait commencé à ranger des piles de manuscrits en souriant, aussi détendu et à l’aise que s’il avait été occupé à boire une tasse de thé devant le feu. Le fait d’avoir été littéralement flanqué à la porte de son fief par une furie ne semblait pas l’affecter, pas plus que la tension éléctrique qui s’amassait dans l’air, et devenait plus palpable de minutes en minutes.
On entendit un bruit de verre brisé, et une odeur de brûlé commenca à se faire sentir.
« Y’en a marre à la fin. Ils peuvent pas se sauter dessus ou s’entre-tuer une bonne fois pour toutes ces deux là. J’en peux plus, bon sang, ca va faire vingts ans qu’on supporte ca toutes les semaines. » gémit Shein, se tenant la tête dans les mains.
« Ne rêvez pas, répondit un Eadha hilare. Si l’un ou l’autre avait dû arriver, ca serait déjà fait. »
« Je n’y comprends rien, euh… de qui vous parlez ? C’est qui cette fille ? » demanda timidement Thorn. (c’était la première fois qu’elle osait adresser la parole à Eadha.)
Ce fût Shein qui répondit, d’une voix lasse.
« Cette fille, c’est Ajnar. Et elle cherche le Cro… enfin Steel. Comme d’habitude elle doit avoir des trucs à négocier. Il va pas être d’accord, et ca va mal tourner. »
Thorn devint blème à la mention du nom de Steel. Elle avait du mal à imaginer quelqu’un, même une fille aussi hargneuse, aller chercher querelle à cet homme. Rien que le souvenir de son ordalie lui donnait la nausée.
« Euh… alors, ben en fait, ils s’aiment ou ils se haïssent ? » ajouta elle.
Eadha éclata d’un rire franc, un rire qu’il ne pouvait plus contenir.
« Ni l’un ni l’autre. Faut pas voir du romantisme partout, on n’est pas dans un roman de Barbara Cartland. Ajnar et Steel ne s’aiment pas, pas plus qu’ils ne se haïssent. Ils bossent ensembles, c’est tout. Ils ont besoin l’un de l’autre, Ajnar est une remarquable Chasseuse. Il a besoin d’elle pour maintenir la maison en vie et en état de fonctionnement. Elle a besoin de lui si elle veut continuer à vivre. C’est tout. »
Thorn écarquilla les yeux jusqu’à ce qu’ils ressemblent à des soucoupes.
« La maison est vivante ? »
« Mais tu crois quoi ? Qu’on peut vendre des grimoires, stocker des artéfacts, tripoter des manuscrits pas nets, faire bosser des magots au même endroit en plein Paris comme ça, tranquille sans problèmes ? Heureusement que la maison est vivante. Et maintenant nom de dieu, qu’elle arrête de vociférer comme ca, elle me rend dingue.» grogna une voix qui ressemblait à celle de Foalsey, sauf que cette dernière était invisible.
Eadha, toujours aussi calme lui proposa d’aller prendre une pause et de monter voir les Jumelles plutôt que de rester cachée à ruminer. Le bonhomme jouait maintenant avec son rat et lui grattait doucement le dos, manifestement hermétique à tout le reste. Ce gars là était anti-sismique.Il aurait pu traverser la plaine de Verdun en croquant un morçeaux de chocolat songea Thorn, admirative. En même temps, si il se faisait mettre à la porte de son bureau tous les quatre matins, il y avait de quoi.
06.18.08
Eux.
- « Mais qui diable sont-ils ? » demanda Thorn.
- « La réponse est dans ta question », sourit Shein. « Pour le reste, ils n’ont pas de noms. Et s’ils en ont jamais eu, seul le Vieux les connais, et Eadha peut-être, mais dans tous les cas, ils se gardent bien de les utiliser. Nous évitons autant que possible de parler d’eux, et quand d’aventures nous le faisons, nous utilisons des surnoms. [XXXX] »
A ces mots, Thorn pouffa de rire. Voilà qui était bien trouvé, dit-elle. Et elle applaudit à ce qui lui semblait un trait d’esprit particulièrement brillant.
- « Pour moi il a un nom. », objecta simplement Foalsey.
Shein sembla mal à l’aise, et, dissimulant ce que je savais être une gêne, il se tourna vers Thorn.”
[...]
En vérité, cet homme là, je l’ai vu pleurer. Je le vois chaque jour qui porte sur ses épaules plus de fardeaux que vous n’en porterez jamais. Et j’ai pitié de cet homme là, parce qu’il est seul. Désespérément seul. Oui, pour moi il a un nom. Un nom qui sonne comme une de vos plaisanteries, mais un nom quand même. »
Thorn garda le silence, observant Foalsey qui caressait du bout des doigts une veine dans le bois du comptoir. Foalsey dont le visage avait l’expression de ceux qui en savent plus qu’ils ne le prétendent.
05.26.08
Désespoir
Il arrivait que Shein soit en proie à des crises de désespoir incontrôlable. Dans ces moments là, Foalsey avait pris l’habitude de s’asseoir près de lui, adossée au bois du comptoir, les pieds posés sur le beige du carrelage. Elle entamait une lente mélopée, à peine un chant, à peine un souffle. Toujours la même ritournelle, aux paroles inarticulées. Foalsey pouvait chanter des heures durant sans manifester le moindre signe de fatigue.
De temps en temps, elle agitait en rythme le bout de son pied droit, ou agitait les doigts, imprimant à son incantation un rythme qu’elle était la seule à percevoir. Pour ne pas avoir de problèmes, elle gardait à portée de main les ouvrages sur lesquels elle travaillait, continuant à les enchanter, ou à les décrypter, c’était selon.
Foalsey n’attendait pas de réponse de Shein, ce qui était une bonne chose puisqu’il n’y en eu jamais. Dans ces moments, Shein était mort pour le monde, pour les Eveillés comme pour les Endormis. Même la maison aurait été en peine de percevoir sa présence, il disparaissait complètement, englouti par le raz-de-chagrin qui le submergeait. Personne ne savait que lui dire ou comment l’aider. Certains avaient bien tentés de lui tendre la main, mais avait vite renoncés, pensant que son manque de réaction était la preuve flagrante que toute aide était inutile. Pourtant, elle ne l’était pas. Il ne restait plus que Foalsey. Foalsey qui n’était ni homme ni femme, et qui pour cette raison peut-être, savait ce que l’on ressentait lorsque l’on était en dehors de tout.
Parfois pourtant, même son chant ne pouvait parvenir à conjurer le désespoir de Shein qui finissait par lui broyer la voix, étouffant les sons au fond de sa gorge.
05.25.08
Shein’s mind
Il avait vu de ses yeux ce qui arrivait aux hommes qui se perdaient. Il avait vu leurs yeux s’effacer, leurs regards s’effilocher et leurs rêves se perdre peu à peu. Et cela ne lui arriverait pas, il se l’était juré. Pas à lui, Shein. Du moins pas avant qu’il n’ait réglé ses comptes, de vieilles histoires, de vieilles rancoeurs enfouies profondément et qu’il exhumait de temps à autres, comme une cicatrice que l’on gratte pour la voir se rouvrir.
Il avait compris comment marchait Eadha. Et le Vieux. Et Steel. Il les avait perçu. Et ce qu’il voyait se dessiner ne lui plaisait pas, trop semblable à une certaine matinée de mars où… mais je m’avance, il n’est pas encore temps de reparler de ceci, Shein le fera lui même quand il jugera que le moment sera venu.
Shein était un homme hors du commune, à bien des égards. Il parlait peu et gardait pour lui les cheminements de ses pensées, les fils de ses sentiments. Shein ne disait rien, observant seulement. Pour le reste, parce qu’il en faut bien un, sachez que Shein était un homme de parole, et que parce qu’il était un homme de parole, il était profondément rancunier. Il faisait partie de ces gens qui ne disent rien et se contentent d’encaisser, patiemment, inlassablement, comme un vase que l’on rempli. Puis vient le jour où la coupe est pleine et où, sans prévenir, se brise.
***
« Je sais qui tu es, se dit-il pour lui même. Je sais qui tu es, ce que tu fais, et pourquoi tu le fais. Sache que maintenant, oui, maintenant, je vais te traquer. Tu n’en sauras rien. Ni Toi, ni Eux, ni Lui, ni Elle. Mais je vais te traquer, patiemment, inlassablement. Quand je t’aurais acculé, sans même que tu t’en rendes compte, je t’abattrai. Et laisse moi te dire que ton agonie ne sera ni rapide, ni miséricordieuse. Tu devrais le savoir, pourtant, après ça. Je suppose que, toi comme tes semblables, avez commis la même erreur, celle de confondre acceptation et patience éternelle. Ou pardon et faiblesse. Il n’en est rien. Tu as mésestimé le poids de ma rancune, ajouté à celui d’une rage accumulée peu à peu tout au long de ces années.»