07.28.08
La tour / description I
De l’extérieur, la Tour n’était rien de plus qu’un immeuble de style hausmannien, semblable en cela à des milliers d’autres. Il n’était ni plus grand, ni plus petit, ni plus laid, ni plus beaux et se voulait à l’image de la parfaite normalité, fondu dans la masse, ordinaire. Depuis la grande porte d’entrée, peinte en rouge, jusqu’à la plaque émaillée portant le numéros de la rue, en passant par les moulures, ou les vitrines emplies de livres rien, absolument rien ne le distinguait des autres.
L’intérieur n’était pas dépourvue d’un certain charme, à condition de ne pas être effrayé par les carrelages beiges, les parquets chantants, les escaliers glissant. Sans oublier la poussière qui sous-louait généreusement une bonne partie du magasin.
07.27.08
Lasciate ogni speranza, voi ch’entrate
Vous qui entrez, laissez toute espérance.
L’enfer, Dante, Chant III
Ceux qui arrivent à la Tour n’en repartent jamais. Nullement en raison d’une obligation quelconque ou d’un geis.
Tout simplement parce qu’ils n’y arrivent pas.
Franchir le seuil de cette maison, c’est abandonner une partie de soi, c’est mettre la main dans un piège à loup, qui se referme sur son esprit, sans même en avoir conscience. Faites un test, prenez une personne au hasard, n’importe laquel : un Endormi, un Eveillé, l’un des nôtres ou quelqu’un du dehors, et demandez lui s’il reviendra.
La réponse sera oui, immanquablement.
Maintenant observez-la, à son insu. Regardez-la qui déambule à travers les couloirs de livres, les rayonnages, scrutez-la du coin de l’oeil tandis qu’elle monte les escaliers de marbre, pendant que ses doigts courent sur les tranches des ouvrages. Observez l’air légèrement hagard, le regard vide d’expression. Regardez maintenant sa démarche : qu’elle soit calme et posée ou bien rapide et hâtive, c’est le même constat : les pas sont mécaniques, machinaux. On ne vas nul part quand on erre dans la Tour Noire, et si l’on cherchait quelque chose, on s’empresse de l’oublier.
Le corps peut sortir. Mais pas l’esprit. Jamais. La maison nous dévore, inlassablement. Et inlassablement Ajnar tisse et retisse les milliers, les millions, les milliards de sensation que l’on déverse dans le coeur de la maison.
Ajnar Chasse. Mais elle non plus, peut-être encore moins que nous, elle ne peut quitter la maison. La maison est son coeur et elle est le coeur de la maison. Une prison mentale dont rien, pas même la mort -surtout pas la mort- ne la libérera. Elle a beau être mortelle, (ce qui est une particularité originale et enviable parmi nous) son esprit ne s’en ira pas à la recherche d’un autre corps, cogner aux portes d’un paradis ou d’un enfer, ou se dissoudre dans un néant envisageable. Ajnar est une chasseuse, et ne possède rien sur terre, même pas elle-même. Ajnar, fille de Sonveg, petite-fille de Follym (Entiokar).
Je ne sais pas si elle en a conscience, si elle sait ce qui l’attends. Je me demande beaucoup de choses en vérité, bien que je ne parle pas beaucoup. A quoi bon ?
Il n’y a pas de réponses aux questions que je pose, et il ne devrait pas y en avoir à celles que je ne me risquerai jamais à poser.
Le pire de tout, c’est que je suis entré volontairement à la Tour. Contrairement aux autres, personne ne m’a pris en traître, proposé un pacte dont les clauses étaient biaisées. Je ne suis pas non plus venu ici par désespoir ou par hasard.
Non. Je ne suis ici parce que je l’ai voulu. Et comme tout ce que j’ai voulu, je l’ai eu.
07.06.08
Les habitants de la Tour
La Tour comptait un nombre de personnes plus que respectable, bien que je sois au regret de vous dire que ce dernier adjectif ne convienne pas pour qualifier intimement la plupart d’entre elles.
Tout en bas, et regardé comme quantité négligeable, se trouvait les Endormis. Cela vous étonne ? Vous ne devriez pas. Employer uniquement des Eveillés aurait causé trop de problèmes, sans parler du risque d’une alliance qui aurait pu, un jour de folie, aboutir à une rébellion. Non, trop risqué. Les Endormis se manipulent facilement, ne coûtent rien et on en trouve plus que nécessaire. C’était eux qui se chargeaient des sales boulots, sans le savoir, bien évidemment. Un Endormi qui sait n’est plus vraiment un Endormi, s’il n’est pas non plus un Eveillé. Dans tout les cas, quoiqu’il puisse être, il ne le reste pas longtemps, le Clan veille au grain.
Juste au-dessus des Endormis, vous avez les Eveillés. Ce terme générique et poubelle désignait en réalité toutes les personnes sachant voir, ressentir, capable d’appréhension, et pouvant, dans de rares cas, agir. En fait, n’importe qui ayant survécu à l’Ordalie devenait un Eveillé, mais la réciproque n’était pas vraie. Vous pouviez être un Eveillé et ne pas survivre à cette épreuve.
Ensuite, en grimpant l’escalier des importances (mais somme toutes, relatives) on trouvait des gens comme Eadha ou le Gobe-Mouche. Les années d’existences de ces deux individus se comptant allègrement en siècles, ce qui ne les rendait pas obligatoirement plus intelligent, je vous prie de me croire. Le premier avait tendance à laisser faire, le second à mettre les mains où il ne devait pas. Aux yeux de l’Hydre ceci dit, eux avaient voix. Pas les autres. Avoir Voix, c’était avoir la possibilité de se faire entendre. Dans un endroit comme la Tour Noire, soit vous aviez voix, ou vous aviez une alliance avec qui de droit, soit vous étiez mort. Restait la possibilité d’être complètement en dehors de ce cercle infernale, mais cette dernière solution n’apportait jamais une garantie suffisante et définitive.
Enfin, on trouvait le Clan des Ténèbres, ou l’Hydre, et ses trois sbires. Et juste, au dessus, le Vieux. Le Bibliothécaire.
La hiérarchie de la tour aurait été simple, semblables en cela à n’importe quelle organisation s’il n’y avait eu des électrons libres, redoutablement casses pied et imprévisible. Parmi eux, Ajnar, Chasseur, gardienne des Portes et des Souvenirs. Et accessoirement infecte. Ajnar aurait pu être une éveillée, mais parce qu’elle était un Chasseur, elle n’était rien d’autres qu’humaine et donc, dépourvue de la plupart des capacités que les autres possédaient sans même y penser. Enfin, dernier détail et pas des moindres, le temps avait une emprise sur Ajnar, une emprise d’autant plus grande que sa tâche était harassante.
06.30.08
Les cahiers des Jumelles // Entrance
Les cahiers des Jumelles ne payaient pas de mine : c’étaient de simples cahiers d’écoliers aux pages recouvertes d’une écriture studieuse et impersonnelle. Elles consignaient dedans tous les événements survenus à la Tour, davantage les petits détails du quotidien que les grandes décisions semblaient t’il. Une fois rempli, le cahier était remis au Vieux qui le rangeait dans son armoire. Parfois, quand c’était nécessaire, il les feuilletait jusqu’à ce qu’il trouve l’information qu’il recherchait, tâche plus délicate qu’il n’y paraissait : les cahiers contenaient dans le désordre des actes commis, des actes à commettre, des actes à ne pas commettre, et des qui n’existeront jamais ailleurs que dans l’esprit des Jumelles.
_ « Sa volonté est de celles capables de faire tomber un Empire et la seule bannière qu’elle aura jamais portera les couleurs de la désobéissance. Celles que l’homme noir salue au seuil de sa porte n’ont rien à craindre de lui. »
La main du Vieux s’arrêta de tourner les pages. Il avait trouvé le passage qu’il cherchait, mais ne parvenait pas à décider s’il était obscur ou révélateur. Toujours est-il qu’il lui paraissait vraisemblable. C’était déjà beaucoup.
Beaucoup de gens avaient franchis le seuil de la tour. Beaucoup étaient monté pour subir l’Ordalie. Peu en étaient revenu. Pratiquement aucun ne survivait, en fin de compte, rongés les uns par la peur, d’autres par les souvenirs. Ceux là par la nostalgie, ces derniers par la soif de puissance, d’autres enfin par la folie.
Ils arrivaient par petits groupes, à chaque nouvelle lune. Neuf humains obéissants, trop sûr d’eux ou pas assez, suivant les cas. On les faisaient entrer et visiter la maison, qui de temps en temps en croquait un (rarement plus) au passage, comme une vieille dame gourmande incapable de résister à une boîte de friandises.
[ . . . ]
Tous n’avaient pas la même histoire, mais tous avaient un jour ou l’autre été l’un de ces neuf humains piétinant à la porte de la tour, silencieux, anxieux, ignorant de ce qui les attendait une fois le seuil franchi.
06.22.08
Au sujet d’Ajnar
Assis à son fauteuil, le Vieux attendait que Steel n’arrive, il avait à lui parler. Quelque chose planait dans l’air, quelque chose de sournois, de malsain, quelque chose de palpable, et cette chose les concernait, du moins en partie.
Il savait déjà, le Vieux, pour Ajnar, pour Foalsey, qui ne pouvait pas sentir cette dernière, pour Thorn aussi, dans une certaine mesure. Ajnar…il y avait combien, dix ans ? Quinze ans qu’elle arpentait ? Plus ? Il se souvenait comme si c’était hier de son arrivée, une arrivée fracassante, imprévue et houleuse. Ajnar tout craché. A sa décharge, il fallait bien admettre que la transmission ne s’était pas passée comme prévue. La charge de Chasseur était héréditaire, de mère en fille, toujours. Au moment où une fillette devenait une jeune fille, sa mère commençait à lui enseigner les ficelles du métier, à lui transmettre ses secrets, c’est-à-dire l’art et la manière d’Arpenter. Ce n’était qu’au moment où la jeune fille devenait une femme qu’elle incarnait sa fonction, devenant une Chasseuse à part entière.
Rien ne s’était passé comme ça pour Ajnar. Sa mère était morte, brutalement, dans des circonstances plus que douteuses, juste au moment où la fillette allait vivre le rite des premières lunes. Personne ne pouvait la remplacer, et la maison ne pouvait pas être abandonnée, vulnérable, sans Chasseuse. En tout état de cause, il y aurait dû y avoir quelqu’un pour l’aider, mais le destin étant ce qu’il était, il n’y avait eu personne. A l’âge où elle aurait dû apprendre, Ajnar avait dû incarner sa tâche.
A cette pensée, il grimaça. Il ne se souvenait que trop bien de cette presque enfant, hurlante que l’on avait traînée dans son bureau. C’était toujours hurlante et suppliante qu’on avait pris son empreinte, la présentant à la maison, et la maison avait rejetée Ajnar, refusant de la reconnaître. Steel, Stone et Sword avait rapidement délibéré, et conclu qu’il n’y avait pas dix milles solutions. Soit Ajnar imposait sa volonté à la maison, soit elle était mise à mort.
Elle était finalement redescendue, douze heures plus tard, victorieuse, extenuée, à jamais marquée par ce qui s’était avéré pire que la plus cruelle des Ordalies. Ajnar avait pliée la maison à sa volonté, gagnant du même coup ses pleins pouvoirs en même temps qu’une haine farouche de toute autorité et n’avait plus jamais adressé à la parole à Sword et à Stone, mis à part cette fameuse fois où elle avait fait irruption de force dans leur repaire, mais c’était une exception, et une de taille. Ajnar ne traitait qu’avec Steel, et Steel se pliait à ses caprices avec plus ou moins de bonne volonté, non en raison d’une quelconque affection, mais, supposait le Vieux avec justesse, parce que cette fichue gamine était la seule à ne pas le craindre, et que, d’une manière ou d’une autre, cela devait amuser le vieux corbeau.
Le Vieux était encore plongé dans ses pensées quand la porte s’ouvrit, laissant le passage à Steel. Encore un qui ne porte pas bien la marque du temps, songea t’il en levant les yeux vers son visage. Enfin, après plusieurs milliers d’années, c’était excusable.
Et il lui fit signe de s’asseoir.
06.19.08
Chasseuse
Arrivée dans le plus parfait des silences, la femme se planta devant le comptoir et attendit.
Thorn ne savait pas qui elle était, mais de multiples réactions autour d’elle lui apprirent que cette personne n’était pas franchement la bienvenue. Foalsey avait trouvé quelque chose d’urgent à faire et Shein n’avait pu retenir une petite grimace. Quant aux autres, impossible de savoir où ils étaient partis.
L’accoutrement de cette femme n’avait rien d’engageant et ses yeux jaunes indiquaient très clairement qu’elle était en colère.
Elle n’accorda à Thorn qu’un regard bref et hautain pour se tourner vers Shein.
«Putain, il est où? » dit-elle d’une voix sèche.
Apparement, Shein devait savoir qui était ce mystérieux « il », puisque, sans même lui adresser un mot (pour la plus grande joie de Thorn), il lui désigna du bout des doigts le bureau d’Eadha. A peine avait-elle franchie le seuil du bureau que l’on vit Eadha apparaître, son rat sur l’épaule. La porte de son bureau se referma brusquement sur ses talons.
« Bon, on est reparti pour une scène de ménage. » soupira Shein.
Effectivement, comme pour lui donner raison, on commençait à entendre du bruit provenant du bureau. Une voix d’homme qui demeurait posée, et une voix de femme qui l’était beaucoup moins.
Eadha avait commencé à ranger des piles de manuscrits en souriant, aussi détendu et à l’aise que s’il avait été occupé à boire une tasse de thé devant le feu. Le fait d’avoir été littéralement flanqué à la porte de son fief par une furie ne semblait pas l’affecter, pas plus que la tension éléctrique qui s’amassait dans l’air, et devenait plus palpable de minutes en minutes.
On entendit un bruit de verre brisé, et une odeur de brûlé commenca à se faire sentir.
« Y’en a marre à la fin. Ils peuvent pas se sauter dessus ou s’entre-tuer une bonne fois pour toutes ces deux là. J’en peux plus, bon sang, ca va faire vingts ans qu’on supporte ca toutes les semaines. » gémit Shein, se tenant la tête dans les mains.
« Ne rêvez pas, répondit un Eadha hilare. Si l’un ou l’autre avait dû arriver, ca serait déjà fait. »
« Je n’y comprends rien, euh… de qui vous parlez ? C’est qui cette fille ? » demanda timidement Thorn. (c’était la première fois qu’elle osait adresser la parole à Eadha.)
Ce fût Shein qui répondit, d’une voix lasse.
« Cette fille, c’est Ajnar. Et elle cherche le Cro… enfin Steel. Comme d’habitude elle doit avoir des trucs à négocier. Il va pas être d’accord, et ca va mal tourner. »
Thorn devint blème à la mention du nom de Steel. Elle avait du mal à imaginer quelqu’un, même une fille aussi hargneuse, aller chercher querelle à cet homme. Rien que le souvenir de son ordalie lui donnait la nausée.
« Euh… alors, ben en fait, ils s’aiment ou ils se haïssent ? » ajouta elle.
Eadha éclata d’un rire franc, un rire qu’il ne pouvait plus contenir.
« Ni l’un ni l’autre. Faut pas voir du romantisme partout, on n’est pas dans un roman de Barbara Cartland. Ajnar et Steel ne s’aiment pas, pas plus qu’ils ne se haïssent. Ils bossent ensembles, c’est tout. Ils ont besoin l’un de l’autre, Ajnar est une remarquable Chasseuse. Il a besoin d’elle pour maintenir la maison en vie et en état de fonctionnement. Elle a besoin de lui si elle veut continuer à vivre. C’est tout. »
Thorn écarquilla les yeux jusqu’à ce qu’ils ressemblent à des soucoupes.
« La maison est vivante ? »
« Mais tu crois quoi ? Qu’on peut vendre des grimoires, stocker des artéfacts, tripoter des manuscrits pas nets, faire bosser des magots au même endroit en plein Paris comme ça, tranquille sans problèmes ? Heureusement que la maison est vivante. Et maintenant nom de dieu, qu’elle arrête de vociférer comme ca, elle me rend dingue.» grogna une voix qui ressemblait à celle de Foalsey, sauf que cette dernière était invisible.
Eadha, toujours aussi calme lui proposa d’aller prendre une pause et de monter voir les Jumelles plutôt que de rester cachée à ruminer. Le bonhomme jouait maintenant avec son rat et lui grattait doucement le dos, manifestement hermétique à tout le reste. Ce gars là était anti-sismique.Il aurait pu traverser la plaine de Verdun en croquant un morçeaux de chocolat songea Thorn, admirative. En même temps, si il se faisait mettre à la porte de son bureau tous les quatre matins, il y avait de quoi.