11.12.08

Est-ce qu’ils savent qu’elle te ressemble ?

Publié dans Arcane XXVI tagged , , , , , à 3:44 par ysdral

_” En fait, commença Foalsey, ils sont comme nous.”

Il y eût un long silence, de plus en plus palpable et gênant. L’affirmation de Foalsey avait, outre un aspect parfaitement absurde, quelque chose d’impudique et de honteux que personne ne s’abaissa à relever, pour dire quoi ? L’ignorance pure et simple de cette affirmation était déjà plus qu’une réponse, une condamnation du tabou qu’il venait de briser.

Foalsey continua pourtant de parler. Non par naïveté, il y avait bien longtemps qu’il ne l’était plus et il savait ce que ce silence signifiait. On ne parlait pas des Autres, Ceux-de-là-haut, ceux de Josaphât, et quand bien même on le faisait, c’était toujours en des termes soigneusement choisis et qui ne laissait aucun doute sur ce qu’on pensait de ces gens là.
Foalsey n’avait jamais été très respectueux des règles, écrites ou non, s’appliquant à les contourner avec cette application obstinée qui touchait au génie. Il n’avait jamais ouvertement enfreint une seule règle, préférant se trouver à leurs limites, toujours protégé d’une Ordalie qui ne se serait pas fait attendre, ou du jugement, non moins cruel, non moins sournois des autres Eveillés.

Personne ne rachetait personne, bien que certains s’efforcait de le croire ou à le faire croire. Rares étaient les fois où le Clan des Ténèbres devait intervenir, figure lointaine et hiératique d’un Ordre mal compris et redouté -quoique non sans raisons. Dans la plupart des cas, le jugement venait des siens. Net et irrévocable. Les Eveillés décidaient de ce qu’il convenait de faire, jugeant eux-même les malheureux qui avaient enfreint les règles, appliquant la sentance avec un absurde sentiment de justice. En voulant se tenir à l’écart du Clan et s’épargner une souffrance inutile, c’est à la rencontre d’une souffrance plus grande encore que les malheureux se précipitaient, ce que Sword savait parfaitement, puisque l’idée venait de lui. Sans doute l’une de ses trouvailles dont il se félicitait le plus.

Foalsey avait conscience d’être allée trop loin, mais il sentait confusément que  quelque chose changeait, quelque chose d’aussi ancien que la terre et d’aussi incontrôlable que l’histoire. Habitué à observer le reste du monde du haut de ses innombrables perchoirs et à sonder inlassablement le coeur des hommes, il avait senti le changement à la manière des animaux qui, pressentant un tremblement de terre, s’empresse de fuir. Il se repprit, ajoutant à ses propos une prudente nuance, -on ne sait jamais.

_ ” Je crois qu’ils sont comme nous.” articula-t-il.

Et je crois que nous sommes comme eux songea-t-il en son fort intérieur. Cette dernière phrase cependant, il se garda bien de la prononcer.

09.25.08

Eux (bis, suite)

Publié dans Arcane XXVI tagged , , à 9:40 par ysdral

Suite de ce poste : Eux

Thorn garda le silence, observant Foalsey qui caressait du bout des doigts une veine dans le bois du comptoir. Foalsey dont le visage avait l’expression de ceux qui en savent plus qu’ils ne le prétendent.

— Je serai curieuse de savoir comment tu l’appelles moi, lanca Thorn à l’adresse de Foalsey.

Entendant ces mots, Shein ferma les yeux et se laissa choir sur le tabouret de moleskine. Il en avait déjà vu des réactions stupides, mais rarement aussi soudaine. Se gardant bien de rouvrir les yeux, il tendit l’oreille.
Relevant brusquement la tête, Foalsey fixa Thorn droit dans les yeux. Un regard de chat sauvage, d’une bête prête à bondir.

— Il y a trois choses que tu dois savoir articula péniblement Foalsey. Premièrement, mort peut mourir, mais point ne saigne. Deuxièmement, mort peut désirer, mais ni haïr, ni aimer. La seule chose que mort ne peut faire, c’est oublier.

Elle se tut, et ses ongles labourèrent le comptoir, laissant neuf traces dans le bois tendre.

Thorn chercha ses mots, mais lorsqu’elle les trouva c’était trop tard. Foalsey avait déjà disparue. Presque au même instant, elle sentit une main se poser sur ses épaules. Une main avec suffisament de poigne pour que, même sans voir à qui elle appartenait, on comprenne qu’il vallait mieux ne pas résister à l’autorité de cette main là. Toutefois, si le geste n’était pas forcément bienveillant, les mots, eux, l’étaient. Prononcé par une voix grave et posée, une voix que Thorn avait déjà entendu, et qui la fit se retourner aussitôt.

La voix du Vieux.

06.18.08

Eux.

Publié dans Arcane XXVI tagged , , , à 12:20 par ysdral

- « Mais qui diable sont-ils ? » demanda Thorn.

- « La réponse est dans ta question », sourit Shein. « Pour le reste, ils n’ont pas de noms. Et s’ils en ont jamais eu, seul le Vieux les connais, et Eadha peut-être, mais dans tous les cas, ils se gardent bien de les utiliser. Nous évitons autant que possible de parler d’eux, et quand d’aventures nous le faisons, nous utilisons des surnoms. [XXXX] »

A ces mots, Thorn pouffa de rire. Voilà qui était bien trouvé, dit-elle. Et elle applaudit à ce qui lui semblait un trait d’esprit particulièrement brillant.

- « Pour moi il a un nom. », objecta simplement Foalsey.

Shein sembla mal à l’aise, et, dissimulant ce que je savais être une gêne, il se tourna vers Thorn.”

[...]
En vérité, cet homme là, je l’ai vu pleurer. Je le vois chaque jour qui porte sur ses épaules plus de fardeaux que vous n’en porterez jamais. Et j’ai pitié de cet homme là, parce qu’il est seul. Désespérément seul. Oui, pour moi il a un nom. Un nom qui sonne comme une de vos plaisanteries, mais un nom quand même. »

Thorn garda le silence, observant Foalsey qui caressait du bout des doigts une veine dans le bois du comptoir. Foalsey dont le visage avait l’expression de ceux qui en savent plus qu’ils ne le prétendent.

05.26.08

Désespoir

Publié dans Arcane XXVI tagged , à 7:55 par ysdral

Il arrivait que Shein soit en proie à des crises de désespoir incontrôlable. Dans ces moments là, Foalsey avait pris l’habitude de s’asseoir près de lui, adossée au bois du comptoir, les pieds posés sur le beige du carrelage. Elle entamait une lente mélopée, à peine un chant, à peine un souffle. Toujours la même ritournelle, aux paroles inarticulées. Foalsey pouvait chanter des heures durant sans manifester le moindre signe de fatigue.
De temps en temps, elle agitait en rythme le bout de son pied droit, ou agitait les doigts, imprimant à son incantation un rythme qu’elle était la seule à percevoir. Pour ne pas avoir de problèmes, elle gardait à portée de main les ouvrages sur lesquels elle travaillait, continuant à les enchanter, ou à les décrypter, c’était selon.

Foalsey n’attendait pas de réponse de Shein, ce qui était une bonne chose puisqu’il n’y en eu jamais. Dans ces moments, Shein était mort pour le monde, pour les Eveillés comme pour les Endormis. Même la maison aurait été en peine de percevoir sa présence, il disparaissait complètement, englouti par le raz-de-chagrin qui le submergeait. Personne ne savait que lui dire ou comment l’aider. Certains avaient bien tentés de lui tendre la main, mais avait vite renoncés, pensant que son manque de réaction était la preuve flagrante que toute aide était inutile. Pourtant, elle ne l’était pas. Il ne restait plus que Foalsey. Foalsey qui n’était ni homme ni femme, et qui pour cette raison peut-être, savait ce que l’on ressentait lorsque l’on était en dehors de tout.

Parfois pourtant, même son chant ne pouvait parvenir à conjurer le désespoir de Shein qui finissait par lui broyer la voix, étouffant les sons au fond de sa gorge.