07.06.08
Les habitants de la Tour
La Tour comptait un nombre de personnes plus que respectable, bien que je sois au regret de vous dire que ce dernier adjectif ne convienne pas pour qualifier intimement la plupart d’entre elles.
Tout en bas, et regardé comme quantité négligeable, se trouvait les Endormis. Cela vous étonne ? Vous ne devriez pas. Employer uniquement des Eveillés aurait causé trop de problèmes, sans parler du risque d’une alliance qui aurait pu, un jour de folie, aboutir à une rébellion. Non, trop risqué. Les Endormis se manipulent facilement, ne coûtent rien et on en trouve plus que nécessaire. C’était eux qui se chargeaient des sales boulots, sans le savoir, bien évidemment. Un Endormi qui sait n’est plus vraiment un Endormi, s’il n’est pas non plus un Eveillé. Dans tout les cas, quoiqu’il puisse être, il ne le reste pas longtemps, le Clan veille au grain.
Juste au-dessus des Endormis, vous avez les Eveillés. Ce terme générique et poubelle désignait en réalité toutes les personnes sachant voir, ressentir, capable d’appréhension, et pouvant, dans de rares cas, agir. En fait, n’importe qui ayant survécu à l’Ordalie devenait un Eveillé, mais la réciproque n’était pas vraie. Vous pouviez être un Eveillé et ne pas survivre à cette épreuve.
Ensuite, en grimpant l’escalier des importances (mais somme toutes, relatives) on trouvait des gens comme Eadha ou le Gobe-Mouche. Les années d’existences de ces deux individus se comptant allègrement en siècles, ce qui ne les rendait pas obligatoirement plus intelligent, je vous prie de me croire. Le premier avait tendance à laisser faire, le second à mettre les mains où il ne devait pas. Aux yeux de l’Hydre ceci dit, eux avaient voix. Pas les autres. Avoir Voix, c’était avoir la possibilité de se faire entendre. Dans un endroit comme la Tour Noire, soit vous aviez voix, ou vous aviez une alliance avec qui de droit, soit vous étiez mort. Restait la possibilité d’être complètement en dehors de ce cercle infernale, mais cette dernière solution n’apportait jamais une garantie suffisante et définitive.
Enfin, on trouvait le Clan des Ténèbres, ou l’Hydre, et ses trois sbires. Et juste, au dessus, le Vieux. Le Bibliothécaire.
La hiérarchie de la tour aurait été simple, semblables en cela à n’importe quelle organisation s’il n’y avait eu des électrons libres, redoutablement casses pied et imprévisible. Parmi eux, Ajnar, Chasseur, gardienne des Portes et des Souvenirs. Et accessoirement infecte. Ajnar aurait pu être une éveillée, mais parce qu’elle était un Chasseur, elle n’était rien d’autres qu’humaine et donc, dépourvue de la plupart des capacités que les autres possédaient sans même y penser. Enfin, dernier détail et pas des moindres, le temps avait une emprise sur Ajnar, une emprise d’autant plus grande que sa tâche était harassante.
07.03.08
Old Memories
Fermant les yeux, il sentit d’anciens souvenirs affleurer la surface de son esprit. Des souvenirs presque aussi vieux que lui, et pourtant toujours vivants, encore palpitants, comme un cœur à peine arraché.
Il revit comme si c’était hier le paysage brumeux, indistinct. La nuit noire tendue sur la fête, parsemée de milliers d’étoiles, les vent dans les arbres, le feu de Beltaine brûler haut et claire au centre du minuscule village. Il entendait encore les voix des femmes et les voix des hommes chanter, il pouvait les voir sauter par-dessus le feu. Il entendait les tambours gronder, les cris de joie.
C’avait été une époque heureuse, pour sûr. Mercy et Fortuna, qui n’étaient pas encore jumelles, et que l’on n’appelait pas encore comme ça, avaient trouvé le moyen de s’incarner à peu près au même moment au même endroit. Fortuna était un peu plus vieille que Mercy, et dans cette vie là, ni l’une ni l’autre n’avait conscience que leurs existences étaient liées. Elles étaient simplement deux amies, deux voisines qui avaient battu la lande et travaillé ensemble depuis leur plus jeune âge. Elles en étaient pour l’heure parfaitement heureuse. Il avait appris beaucoup plus tard la véritable identité de ces deux fillettes, et pour tout dire, cela lui avait fait un sacré choc. Il ne s’en souvenait donc que comme deux enfants parfaitement ordinaires.
Lui-même n’était qu’un jeune homme, ignorant encore tout ce qui allait suivre. Qu’il ne mourrait pas comme les hommes ordinaires, puisqu’il n’en était pas un. A moins qu’il n’en ai été un, mais un homme qu’une rencontre en apparence anodine allait ravir à jamais au monde et à l’insouciance.
Contrairement aux autres, il avait gardé son nom. Eadha. Voilà qui sonnait étrangement pour l’époque actuelle, et personne ne le prononçait jamais correctement, mais il était la dernière preuve aussi ténue fusse t’elle, qu’il avait été un jour, mortel, vivant, vulnérable et humain.
07.02.08
Fanatique
Il lui sembla un moment apercevoir sur son visage cette ombre fugace qui désigne la dévotion ou l’amour inconditionnel.
Quelque chose de semblable à la ferveur du soldat mettant genou à terre devant son capitaine et Eadha ne pût s’empêcher d’y voir un mauvais présage, reconnaissant dans les traits de Thorn les germes du fanastisme des amants et des fous. Il ne faisait aucun doute, songea-t’il encore, que le Vieux avait fort bien choisi sa reine.
S’il y avait bien une chose que les années écoulées lui avaient appris, c’était bien que réunir en un même lieu des femmes au caractère affirmé était une sottise monumentale. Ces dernières ayant en effet la fâcheuse habitude, soit de s’allier, envers et contre tous, surtout contre vous. Soit c’était la débâcle, et des luttes de pouvoir à n’en plus finir.
Malheureusement, soit Le Vieux et Steel ne s’en étaient pas rendu compte, et ca n’était pas de bon augure. Soit ils en étaient parfaitement conscient, et c’était encore pire.
Ajnar était bornée, violente et excessive.
Thorn, fanatique, taciturne et amoureuse.
Foalsey était insaisissable, changeante et rancunière.
“Avec tout, -il leva les yeux au ciel- comment voulez-vous qu’on ne coure pas à la catastrophe.”
06.25.08
La tour noire
Il me faudra une voix, quand j’arriverai au pied de la tour. Une voix pour conjurer le passage entre les deux mondes, une voix pour ouvrir la lourde porte, et une voix encore pour entrer. Poser le pied, franchir le seuil. Ensuite…ensuite plus rien ne sera comme je l’ai connu. Je perdrais sans doute mon nom, mes yeux, mon corps, et mon passage même sur terre sera oublié des miens. Mais cela vaut sans doute mieux.
Quand ils seront décimés par les guerres, les famines, les maladies, je resterai à l’intérieur de cette tour, gardant les passages. Passera le temps des rois, passera ma lignée, passera mon sang, ma famille, ma terre. Passeront nos chants, notre histoire, le souvenir de nos cris dans les hurlements du monde.
Moi seul je resterai, témoin silencieux et inutile.
« Tu ne parleras pas, tu n’écriras pas, tu ne transmettras pas. A moins que quelqu’un ne te le demande » avait dit l’homme en noir. Il avait ajouté avec un rire sardonique : « Mais soit tranquille, personne ne te le demandera jamais. Les gens que tu côtoieras n’auront rien d’humain et ton histoire ne les intéressera pas. Quant aux autres, ils ne demandent rien, préférant vivre en aveugle. »
Eadha n’était sûr que d’une chose : l’homme en noir avait dit la vérité. Il avait fait son choix en connaissance de cause. Savoir si c’était le bon était tout bonnement impossible. Y’avait-il seulement un bon choix ?
06.19.08
Chasseuse
Arrivée dans le plus parfait des silences, la femme se planta devant le comptoir et attendit.
Thorn ne savait pas qui elle était, mais de multiples réactions autour d’elle lui apprirent que cette personne n’était pas franchement la bienvenue. Foalsey avait trouvé quelque chose d’urgent à faire et Shein n’avait pu retenir une petite grimace. Quant aux autres, impossible de savoir où ils étaient partis.
L’accoutrement de cette femme n’avait rien d’engageant et ses yeux jaunes indiquaient très clairement qu’elle était en colère.
Elle n’accorda à Thorn qu’un regard bref et hautain pour se tourner vers Shein.
«Putain, il est où? » dit-elle d’une voix sèche.
Apparement, Shein devait savoir qui était ce mystérieux « il », puisque, sans même lui adresser un mot (pour la plus grande joie de Thorn), il lui désigna du bout des doigts le bureau d’Eadha. A peine avait-elle franchie le seuil du bureau que l’on vit Eadha apparaître, son rat sur l’épaule. La porte de son bureau se referma brusquement sur ses talons.
« Bon, on est reparti pour une scène de ménage. » soupira Shein.
Effectivement, comme pour lui donner raison, on commençait à entendre du bruit provenant du bureau. Une voix d’homme qui demeurait posée, et une voix de femme qui l’était beaucoup moins.
Eadha avait commencé à ranger des piles de manuscrits en souriant, aussi détendu et à l’aise que s’il avait été occupé à boire une tasse de thé devant le feu. Le fait d’avoir été littéralement flanqué à la porte de son fief par une furie ne semblait pas l’affecter, pas plus que la tension éléctrique qui s’amassait dans l’air, et devenait plus palpable de minutes en minutes.
On entendit un bruit de verre brisé, et une odeur de brûlé commenca à se faire sentir.
« Y’en a marre à la fin. Ils peuvent pas se sauter dessus ou s’entre-tuer une bonne fois pour toutes ces deux là. J’en peux plus, bon sang, ca va faire vingts ans qu’on supporte ca toutes les semaines. » gémit Shein, se tenant la tête dans les mains.
« Ne rêvez pas, répondit un Eadha hilare. Si l’un ou l’autre avait dû arriver, ca serait déjà fait. »
« Je n’y comprends rien, euh… de qui vous parlez ? C’est qui cette fille ? » demanda timidement Thorn. (c’était la première fois qu’elle osait adresser la parole à Eadha.)
Ce fût Shein qui répondit, d’une voix lasse.
« Cette fille, c’est Ajnar. Et elle cherche le Cro… enfin Steel. Comme d’habitude elle doit avoir des trucs à négocier. Il va pas être d’accord, et ca va mal tourner. »
Thorn devint blème à la mention du nom de Steel. Elle avait du mal à imaginer quelqu’un, même une fille aussi hargneuse, aller chercher querelle à cet homme. Rien que le souvenir de son ordalie lui donnait la nausée.
« Euh… alors, ben en fait, ils s’aiment ou ils se haïssent ? » ajouta elle.
Eadha éclata d’un rire franc, un rire qu’il ne pouvait plus contenir.
« Ni l’un ni l’autre. Faut pas voir du romantisme partout, on n’est pas dans un roman de Barbara Cartland. Ajnar et Steel ne s’aiment pas, pas plus qu’ils ne se haïssent. Ils bossent ensembles, c’est tout. Ils ont besoin l’un de l’autre, Ajnar est une remarquable Chasseuse. Il a besoin d’elle pour maintenir la maison en vie et en état de fonctionnement. Elle a besoin de lui si elle veut continuer à vivre. C’est tout. »
Thorn écarquilla les yeux jusqu’à ce qu’ils ressemblent à des soucoupes.
« La maison est vivante ? »
« Mais tu crois quoi ? Qu’on peut vendre des grimoires, stocker des artéfacts, tripoter des manuscrits pas nets, faire bosser des magots au même endroit en plein Paris comme ça, tranquille sans problèmes ? Heureusement que la maison est vivante. Et maintenant nom de dieu, qu’elle arrête de vociférer comme ca, elle me rend dingue.» grogna une voix qui ressemblait à celle de Foalsey, sauf que cette dernière était invisible.
Eadha, toujours aussi calme lui proposa d’aller prendre une pause et de monter voir les Jumelles plutôt que de rester cachée à ruminer. Le bonhomme jouait maintenant avec son rat et lui grattait doucement le dos, manifestement hermétique à tout le reste. Ce gars là était anti-sismique.Il aurait pu traverser la plaine de Verdun en croquant un morçeaux de chocolat songea Thorn, admirative. En même temps, si il se faisait mettre à la porte de son bureau tous les quatre matins, il y avait de quoi.