10.21.08

Au sujet d’Ajnar (partie B)

Publié dans Arcane XXVI tagged , , à 3:07 par ysdral

La porte de son bureau était close. Personne ne viendrait le déranger à présent. Les années avaient appris aux gens à craindre, sinon à respecter, cette porte close, ce rempart entre lui et le monde, mais lui, que lui avaient-elles appris ces années, à part que le monde qu’il avait connu, pour lequel il s’était battu, n’était plus qu’un chant de ruines ?

Il était fatigué de tout ceci. Las de ces luttes intestines et vaines, las de batailler pour obtenir le moindre avantage sur son adversaire. Epuisé de devoir convaincre. De contraindre quand c’était nécessaire, ce qui arrivait de plus en plus ces derniers temps.

Le Vieux appuya son front contre la vitre, cédant pour un moment à l’appel de la mélancolie. Un moment seulement. Steel n’était pas un personnage facile à convaincre, non plus à manœuvrer, ni même à approcher, et nombreux étaient ceux qui s’étaient cassé les dents, déroutés ou effrayés. Bien qu’il n’eût ni l’une ni l’autre, il sentait confusément en son âme et conscience que toute cette discussion n’avait, en réalité, servie à rien. Steel avait sa propre façon de voir les choses, par ailleurs souvent très fine, mais dans le cas présent, il se trompait. Mais la question, la véritable question n’était même pas de savoir s’il avait tort ou raison, pour peu que cela fût rendu possible. La vraie question, c’était ce qu’il convenait de faire, comment agir dans l’intérêt de la Tour. Il n’avait que trop traîné, le miroir déformant de son éternité lui avait fait oublié combien les années passent vite pour les êtres de peines et de chair. Non pas qu’il n’aimait pas Ajnar. Non pas qu’il ait eu pour elle un quelconque semblant d’affection. Elle avait une raison d’être, (ce dont elle aurait dû se contenter pensa-t-il au passage), le reste n’entrait pas en ligne de compte. La lignée devait absolument être perpétuée, il fallait un nouveau Chasseur pour garder la mémoire de la maison, la faire obéir, la surveiller. C’était aussi simple que cela. De toutes façons, si les choses ne devaient pas se passer comme prévu, s’il devait y avoir le moindre problème, il lui resterait toujours celle qu’il appelait –non sans cynisme- sa solution de secours. Tout n’est qu’une question de temps se répéta-t-il.

08.01.08

Ajnar’s mind

Publié dans Arcane XXVI tagged à 9:27 par ysdral

“Il te faudra être un, et un entier pendant encore de longues années.” J’ai entendu quelqu’un dire ca, un jour. Un gars connu, dans un livre qui l’était encore plus. Je n’en sais rien, je ne lis pas moi. (*) Contrairement à tous ceux qui errent dans les couloirs de la Tour, les livres me laissent totalement froide.

Je ne ressens rien en les touchant, rien en les ouvrant, à part une odeur de poussière et la sensation du  papier rugueux sous les doigts, calleuses comme des mains d’homme. Sauf que je préfère largement le contact de ces dernière à ce qui a été un arbre vivant, que l’on a déchiqueté pour le transformer en pâte à papier.

Tous le monde pensait que ca viendrait, parce que, Chasseuse, vivant à la Tour, il était impensable que je puisse passer à côté de toutes ces richesses, comme ils le disent.
Le temps a prouvé le contraire. Exactement le contraire.

Pour moi leurs bibliothèques sont des cimetières remplis de morçeaux de bois morts empilés consciencieusement par des nécrophiles avide d’un savoir qu’ils ne pourront jamais posséder.

“Tu changeras Ajnar” m’ont-ils dit.
“Ajnar ne change pas, elle n’a pas le temps de changer.”

“Avec le temps, ca viendra”. Mais les années de ma vie se comptent en seconde dans la grande course du Temps. Et je n’ai pas moi, une existence éternelle. Je suis née. Je mourais. J’aurai vécue. Un peu. Un moment.

Je vais mourir, je le sais. Je n’ai pas besoin de leurs chuchotements sur mon passage pour le savoir. Je vais crever, seule, et tout ce qu’ils diront c’est “la lignée est morte, c’est la fin de la Tour Noire.” Et j’espère que quelque part dans le charnier où ma carcasse pourrira, mon cadavre donnera l’impression de sourire. Parce que ca sera exactement ca, bordel.
L’humain n’a pas encore abattu ses dernières cartes. je n’ai pas encore posé sur la table le joker que je cache dans ma manche.
Ouais, putain, ils l’auront bien mauvaise. Et le Vieux. Et Steel. Et Stone. Et Sword. Et ce connard de Foalsey. Et ce bâtard de Gobde-mouche. Fils de pute va. Toi, je te jure que je vais te faire passer un sale quart d’heure, même si c’est la dernière chose que je dois faire dans ces murs.
Non mais, pour qui tu te prends. Pour qui ? En tout cas, tu ne faisais pas le fier la fois où je t’ai flanqué une rossée. Crevard d’Eveillé. Tu t’imaginais que, parce que je ne suis qu’une humaine, une loque, une moins que rien, une paumée, une catin, tu pouvais faire ce que tu voulais et que, de toutes manières, je ne dirais rien, même pas capable de me défendre ?

Perdu. Votre orgueil vous perdra tous, un jour.

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(*) : hé hé hé, je donne une friandise à celui qui me trouve la référence :p

07.27.08

Lasciate ogni speranza, voi ch’entrate

Publié dans Arcane XXVI tagged , , à 8:40 par ysdral

Vous qui entrez, laissez toute espérance.
L’enfer, Dante, Chant III

Ceux qui arrivent à la Tour n’en repartent jamais. Nullement en raison d’une obligation quelconque ou d’un geis.
Tout simplement parce qu’ils n’y arrivent pas.

Franchir le seuil de cette maison, c’est abandonner une partie de soi, c’est mettre la main dans un piège à loup, qui se referme sur son esprit, sans même en avoir conscience. Faites un test, prenez une personne au hasard, n’importe laquel : un Endormi, un Eveillé, l’un des nôtres ou quelqu’un du dehors, et demandez lui s’il reviendra.

La réponse sera oui, immanquablement.

Maintenant observez-la, à son insu. Regardez-la qui déambule à travers les couloirs de livres, les rayonnages, scrutez-la du coin de l’oeil tandis qu’elle monte les escaliers de marbre, pendant que ses doigts courent sur les tranches des ouvrages. Observez l’air légèrement hagard, le regard vide d’expression. Regardez maintenant sa démarche : qu’elle soit calme et posée ou bien rapide et hâtive, c’est le même constat : les pas sont mécaniques, machinaux. On ne vas nul part quand on erre dans la Tour Noire, et si l’on cherchait quelque chose, on s’empresse de l’oublier.

Le corps peut sortir. Mais pas l’esprit. Jamais. La maison nous dévore, inlassablement. Et inlassablement Ajnar tisse et retisse les milliers, les millions, les milliards de sensation que l’on déverse dans le coeur de la maison.

Ajnar Chasse. Mais elle non plus, peut-être encore moins que nous, elle ne peut quitter la maison. La maison est son coeur et elle est le coeur de la maison. Une prison mentale dont rien, pas même la mort -surtout pas la mort- ne la libérera. Elle a beau être mortelle, (ce qui est une particularité originale et enviable parmi nous) son esprit ne s’en ira pas à la recherche d’un autre corps, cogner aux portes d’un paradis ou d’un enfer, ou se dissoudre dans un néant envisageable. Ajnar est une chasseuse, et ne possède rien sur terre, même pas elle-même. Ajnar, fille de Sonveg, petite-fille de Follym (Entiokar).
Je ne sais pas si elle en a conscience, si elle sait ce qui l’attends. Je me demande beaucoup de choses en vérité, bien que je ne parle pas beaucoup. A quoi bon ?
Il n’y a pas de réponses aux questions que je pose, et il ne devrait pas y en avoir à celles que je ne me risquerai jamais à poser.

Le pire de tout, c’est que je suis entré volontairement à la Tour. Contrairement aux autres, personne ne m’a pris en traître, proposé un pacte dont les clauses étaient biaisées. Je ne suis pas non plus venu ici par désespoir ou par hasard.

Non. Je ne suis ici parce que je l’ai voulu. Et comme tout ce que j’ai voulu, je l’ai eu.

07.06.08

Les habitants de la Tour

Publié dans Arcane XXVI tagged , , , , , , , à 11:56 par ysdral

La Tour comptait un nombre de personnes plus que respectable, bien que je sois au regret de vous dire que ce dernier adjectif ne convienne pas pour qualifier intimement la plupart d’entre elles.

Tout en bas, et regardé comme quantité négligeable, se trouvait les Endormis. Cela vous étonne ? Vous ne devriez pas. Employer uniquement des Eveillés aurait causé trop de problèmes, sans parler du risque d’une alliance qui aurait pu, un jour de folie, aboutir à une rébellion. Non, trop risqué. Les Endormis se manipulent facilement, ne coûtent rien et on en trouve plus que nécessaire. C’était eux qui se chargeaient des sales boulots, sans le savoir, bien évidemment. Un Endormi qui sait n’est plus vraiment un Endormi, s’il n’est pas non plus un Eveillé. Dans tout les cas, quoiqu’il puisse être, il ne le reste pas longtemps, le Clan veille au grain.

Juste au-dessus des Endormis, vous avez les Eveillés. Ce terme générique et poubelle désignait en réalité toutes les personnes sachant voir, ressentir, capable d’appréhension, et pouvant, dans de rares cas, agir. En fait, n’importe qui ayant survécu à l’Ordalie devenait un Eveillé, mais la réciproque n’était pas vraie. Vous pouviez être un Eveillé et ne pas survivre à cette épreuve.

Ensuite, en grimpant l’escalier des importances (mais somme toutes, relatives) on trouvait des gens comme Eadha ou le Gobe-Mouche. Les années d’existences de ces deux individus se comptant allègrement en siècles, ce qui ne les rendait pas obligatoirement plus intelligent, je vous prie de me croire. Le premier avait tendance à laisser faire, le second à mettre les mains où il ne devait pas. Aux yeux de l’Hydre ceci dit, eux avaient voix. Pas les autres. Avoir Voix, c’était avoir la possibilité de se faire entendre. Dans un endroit comme la Tour Noire, soit vous aviez voix, ou vous aviez une alliance avec qui de droit, soit vous étiez mort. Restait la possibilité d’être complètement en dehors de ce cercle infernale, mais cette dernière solution n’apportait jamais une garantie suffisante et définitive.

Enfin, on trouvait le Clan des Ténèbres, ou l’Hydre, et ses trois sbires. Et juste, au dessus, le Vieux. Le Bibliothécaire.

La hiérarchie de la tour aurait été simple, semblables en cela à n’importe quelle organisation s’il n’y avait eu des électrons libres, redoutablement casses pied et imprévisible. Parmi eux, Ajnar, Chasseur, gardienne des Portes et des Souvenirs. Et accessoirement infecte. Ajnar aurait pu être une éveillée, mais parce qu’elle était un Chasseur, elle n’était rien d’autres qu’humaine et donc, dépourvue de la plupart des capacités que les autres possédaient sans même y penser. Enfin, dernier détail et pas des moindres, le temps avait une emprise sur Ajnar, une emprise d’autant plus grande que sa tâche était harassante.

06.27.08

L’échiquier

Publié dans Arcane XXVI tagged , , , , à 12:12 par ysdral

« A l’heure qu’il est, toutes les pièces sont en place, gentiment alignées sur l’échiquier, prêtes pour la partie. Le Vieux a sa reine, Steel son fou; disposés à les sacrifier si nécessaire. Le plus tordant étant sans doute que les pièces ignorent qu’elles ne sont rien de plus que de vulgaires jouets dans la main de ces messieurs, comme si il avait pu en être autrement.
La partie, leur partie va commencer, ils vont se défier, s’évaluer du coin de l’œil, se renifler, comme deux mâles dominants. Le Vieux ouvrira le bal, avancera ses pièces, les une après les autres. Steel fera exactement pareil. Puis d’un seul coup viendra la mise à mort, sans prévenir, sans pitié, inexorable, comme toujours. Sauf que cette fois, c’est nous qui porterons le coup de grâce. »

Sword éclata d’un rire rauque et gras et se tourna vers Stone, assis à côté de lui. Stone ne répondit pas tout de suite, se contentant de se gratter le sommet du crâne, l’air pensif.

« Je ne sais pas trop. Sans doute, sans doute. Mais si le Bibliothécaire a ramassé cette fille, c’est qu’il y a une raison. Et puis, -il hésita un moment-, je me méfie d’Ajnar. »

Un rictus de mépris passa sur le visage de Sword.

« Le Vieux a ramassé à la petite cuillère une donzelle qui s’est écroulée à ses pieds, la belle affaire. Il a joué son va-tout, et il a perdu sa mise. Cette Thorn est une coque vide pétrie d’admiration pour un vieux cinglé qui l’a déjà oubliée, sauf pour la mener à la mort. La belle affaire, oui vraiment éructa t’il. » Prenant à peine le temps de reprendre son souffle, il poursuivit :

« Quand à l’autre là, cette espèce de vermine, cette petite garce qui suit Steel comme une chienne en chaleur, il est temps de s’en débarrasser. Oui je sais, dit-il en voyant l’ombre d’une protestation sur le visage de Stone, je sais, le Vieux voudrait que la lignée continue. La lignée est morte le jour où Entiokar est morte. Sa fille est une imitation de Chasseur, un déchet humain, juste au dessus de la décharge publique. Mais mademoiselle a pliée la maison, alors, forcément. Et puis mademoiselle terrorise tout le monde avec ses crises et mademoiselle ne s’adresse qu’à Steel alors à peu près tout le monde s’ingénie à lui trouver des excuses. C’est hors de question.
Je ne lui ai jamais pardonné de s’être conduit comme elle l’a fait, comme si une loque humaine pouvait nous plier nous à sa propre volonté. Non ajouta t’il avec un sourire mauvais. J’espère que notre frère aura l’intelligence de nous écouter et de faire ce qu’on lui dit, pour une fois. Mais, si tu veux mon avis, il n’en fera qu’à sa tête, comme il a toujours fait. Lui et le Vieux ont toujours été comme larron en foire. Peuh. » Et sur ces mots, il cracha par terre.

06.22.08

Au sujet d’Ajnar

Publié dans Arcane XXVI tagged , , à 12:16 par ysdral

Assis à son fauteuil, le Vieux attendait que Steel n’arrive, il avait à lui parler. Quelque chose planait dans l’air, quelque chose de sournois, de malsain, quelque chose de palpable, et cette chose les concernait, du moins en partie.

Il savait déjà, le Vieux, pour Ajnar, pour Foalsey, qui ne pouvait pas sentir cette dernière, pour Thorn aussi, dans une certaine mesure. Ajnar…il y avait combien, dix ans ? Quinze ans qu’elle arpentait ? Plus ? Il se souvenait comme si c’était hier de son arrivée, une arrivée fracassante, imprévue et houleuse. Ajnar tout craché. A sa décharge, il fallait bien admettre que la transmission ne s’était pas passée comme prévue. La charge de Chasseur était héréditaire, de mère en fille, toujours. Au moment où une fillette devenait une jeune fille, sa mère commençait à lui enseigner les ficelles du métier, à lui transmettre ses secrets, c’est-à-dire l’art et la manière d’Arpenter. Ce n’était qu’au moment où la jeune fille devenait une femme qu’elle incarnait sa fonction, devenant une Chasseuse à part entière.
Rien ne s’était passé comme ça pour Ajnar. Sa mère était morte, brutalement, dans des circonstances plus que douteuses, juste au moment où la fillette allait vivre le rite des premières lunes. Personne ne pouvait la remplacer, et la maison ne pouvait pas être abandonnée, vulnérable, sans Chasseuse. En tout état de cause, il y aurait dû y avoir quelqu’un pour l’aider, mais le destin étant ce qu’il était, il n’y avait eu personne. A l’âge où elle aurait dû apprendre, Ajnar avait dû incarner sa tâche.
A cette pensée, il grimaça. Il ne se souvenait que trop bien de cette presque enfant, hurlante que l’on avait traînée dans son bureau. C’était toujours hurlante et suppliante qu’on avait pris son empreinte, la présentant à la maison, et la maison avait rejetée Ajnar, refusant de la reconnaître. Steel, Stone et Sword avait rapidement délibéré, et conclu qu’il n’y avait pas dix milles solutions. Soit Ajnar imposait sa volonté à la maison, soit elle était mise à mort.

Elle était finalement redescendue, douze heures plus tard, victorieuse, extenuée, à jamais marquée par ce qui s’était avéré pire que la plus cruelle des Ordalies. Ajnar avait pliée la maison à sa volonté, gagnant du même coup ses pleins pouvoirs en même temps qu’une haine farouche de toute autorité et n’avait plus jamais adressé à la parole à Sword et à Stone, mis à part cette fameuse fois où elle avait fait irruption de force dans leur repaire, mais c’était une exception, et une de taille. Ajnar ne traitait qu’avec Steel, et Steel se pliait à ses caprices avec plus ou moins de bonne volonté, non en raison d’une quelconque affection, mais, supposait le Vieux avec justesse, parce que cette fichue gamine était la seule à ne pas le craindre, et que, d’une manière ou d’une autre, cela devait amuser le vieux corbeau.

Le Vieux était encore plongé dans ses pensées quand la porte s’ouvrit, laissant le passage à Steel. Encore un qui ne porte pas bien la marque du temps, songea t’il en levant les yeux vers son visage. Enfin, après plusieurs milliers d’années, c’était excusable.
Et il lui fit signe de s’asseoir.

06.19.08

Chasseuse

Publié dans Arcane XXVI tagged , , , , , à 12:19 par ysdral

Arrivée dans le plus parfait des silences, la femme se planta devant le comptoir et attendit.
Thorn ne savait pas qui elle était, mais de multiples réactions autour d’elle lui apprirent que cette personne n’était pas franchement la bienvenue. Foalsey avait trouvé quelque chose d’urgent à faire et Shein n’avait pu retenir une petite grimace. Quant aux autres, impossible de savoir où ils étaient partis.
L’accoutrement de cette femme n’avait rien d’engageant et ses yeux jaunes indiquaient très clairement qu’elle était en colère.
Elle n’accorda à Thorn qu’un regard bref et hautain pour se tourner vers Shein.

«Putain, il est ? » dit-elle d’une voix sèche.

Apparement, Shein devait savoir qui était ce mystérieux « il », puisque, sans même lui adresser un mot (pour la plus grande joie de Thorn), il lui désigna du bout des doigts le bureau d’Eadha. A peine avait-elle franchie le seuil du bureau que l’on vit Eadha apparaître, son rat sur l’épaule. La porte de son bureau se referma brusquement sur ses talons.

« Bon, on est reparti pour une scène de ménage. » soupira Shein.

Effectivement, comme pour lui donner raison, on commençait à entendre du bruit provenant du bureau. Une voix d’homme qui demeurait posée, et une voix de femme qui l’était beaucoup moins.

Eadha avait commencé à ranger des piles de manuscrits en souriant, aussi détendu et à l’aise que s’il avait été occupé à boire une tasse de thé devant le feu. Le fait d’avoir été littéralement flanqué à la porte de son fief par une furie ne semblait pas l’affecter, pas plus que la tension éléctrique qui s’amassait dans l’air, et devenait plus palpable de minutes en minutes.

On entendit un bruit de verre brisé, et une odeur de brûlé commenca à se faire sentir.

« Y’en a marre à la fin. Ils peuvent pas se sauter dessus ou s’entre-tuer une bonne fois pour toutes ces deux là. J’en peux plus, bon sang, ca va faire vingts ans qu’on supporte ca toutes les semaines. » gémit Shein, se tenant la tête dans les mains.

« Ne rêvez pas, répondit un Eadha hilare. Si l’un ou l’autre avait dû arriver, ca serait déjà fait. »

« Je n’y comprends rien, euh… de qui vous parlez ? C’est qui cette fille ? » demanda timidement Thorn. (c’était la première fois qu’elle osait adresser la parole à Eadha.)

Ce fût Shein qui répondit, d’une voix lasse.
« Cette fille, c’est Ajnar. Et elle cherche le Cro… enfin Steel. Comme d’habitude elle doit avoir des trucs à négocier. Il va pas être d’accord, et ca va mal tourner. »

Thorn devint blème à la mention du nom de Steel. Elle avait du mal à imaginer quelqu’un, même une fille aussi hargneuse, aller chercher querelle à cet homme. Rien que le souvenir de son ordalie lui donnait la nausée.

« Euh… alors, ben en fait, ils s’aiment ou ils se haïssent ? » ajouta elle.

Eadha éclata d’un rire franc, un rire qu’il ne pouvait plus contenir.

« Ni l’un ni l’autre. Faut pas voir du romantisme partout, on n’est pas dans un roman de Barbara Cartland. Ajnar et Steel ne s’aiment pas, pas plus qu’ils ne se haïssent. Ils bossent ensembles, c’est tout. Ils ont besoin l’un de l’autre, Ajnar est une remarquable Chasseuse. Il a besoin d’elle pour maintenir la maison en vie et en état de fonctionnement. Elle a besoin de lui si elle veut continuer à vivre. C’est tout. »

Thorn écarquilla les yeux jusqu’à ce qu’ils ressemblent à des soucoupes.

« La maison est vivante ? »

« Mais tu crois quoi ? Qu’on peut vendre des grimoires, stocker des artéfacts, tripoter des manuscrits pas nets, faire bosser des magots au même endroit en plein Paris comme ça, tranquille sans problèmes ? Heureusement que la maison est vivante. Et maintenant nom de dieu, qu’elle arrête de vociférer comme ca, elle me rend dingue.» grogna une voix qui ressemblait à celle de Foalsey, sauf que cette dernière était invisible.

Eadha, toujours aussi calme lui proposa d’aller prendre une pause et de monter voir les Jumelles plutôt que de rester cachée à ruminer. Le bonhomme jouait maintenant avec son rat et lui grattait doucement le dos, manifestement hermétique à tout le reste. Ce gars là était anti-sismique.Il aurait pu traverser la plaine de Verdun en croquant un morçeaux de chocolat songea Thorn, admirative. En même temps, si il se faisait mettre à la porte de son bureau tous les quatre matins, il y avait de quoi.