07.23.08
L’Ordalie (2)
Plus tard, en redescendant le long du vieil escalier, encore tremblante, il lui semblerait qu’elle avait du mal à se rassembler, un peu comme si on l’avait écartelé son corps et volé son âme.
L’ordalie
L’arrivée soudaine de Thorn suscita bien des questions, et une en particularité : qu’avait-elle fait pour que le Vieux, solitaire notoire, prenne le risque de nous la ramener ? Si il l’avait fait, c’est que de toutes évidences, il y voyait une bonne raison, restait à savoir laquelle. Aller lui poser directement la question était tout, sauf une chose intelligente. Restait à la poser à Thorn, mais pour le moment, personne ne lui avait adressé la parole.
Il était inutile de parler à un nouveau venu qui n’avait pas encore passé l’Epreuve. La plupart de ceux qui trouvaient le chemin jusqu’à nous échouaient, et nous restions seuls à regretter leur présence, en silence. Il est beaucoup plus facile d’oublier une personne que vous ne connaissez pas. Au fil des années, une règle tacite s’était mise en place. Tant que la personne n’avait pas été convoquée, on l’ignorait. Si elle revenait, il était toujours temps de faire connaissance. Et si, comme c’était le cas la plupart du temps, elle ne revenait pas, nos blessures étaient plus faciles à panser. Le plus douloureux, c’était de ne rien dire quand on les voyait monter le grand escalier et nous tourner le dos. Il nous fallait alors oublier les regards suppliants, et les mots avortés de ceux qui s’apprétaient à subir l’Ordalie.
Thorn nous facilitât la tâche, elle ne parlait pas, ne posait aucune question, ne tentait d’engager aucune conversation. Elle se contentait de poser son corps dans un coin et d’attendre, muette comme une statue, quelque chose qui ne venait pas.
Le troisième jour après son arrivée, au petit matin, Eadha la convoqua dans son bureau.
_ « Ils veulent vous voir au 6 ème, je leur ai dit que vous arriviez. »
Puis ce fut tout. Pas un mot de plus, pas un mot de moins.
Thorn ne dit rien, seuls yeux s’étaient un peu rétrécis, à cause de la lumière, sûrement.
Et comme des centaines d’autres anonymes avant elle, Thorn tourna les talons et se dirigea vers le grand escalier, ignorant les regards braqués sur elle. Elle commença à monter les marches d’un pas vifs, et je savais ce qu’elle espérait. Je lui aurais bien soufflé moi, que son espoir était plus que vain, qu’il était dangereux pour elle, et qu’au bout du long couloir du sixième étage, ce n’était pas le Vieux qui l’attendait, mais seulement une vallée de Josaphat.
Thorn monta les marches d’un pas vifs, « peut-être, oui peut-être » murmurait-elle à chaque enjambée. A peine eut-elle franchis le pallier du sixième étage qu’un homme laid et contrefait lui indiqua une grande porte, blanche et luisante comme de la neige. Sous le rais de la porte, débordait une moquette rouge et épaisse, comme une coulée de sang. A sa vue, Thorn esquissa un sourire en demi teinte. Du rouge. Sa couleur de toute éternité.
Ce n’était pas le Vieux qui l’attendait à l’intérieur. A sa place, il y avait trois hommes vêtus de noir, assis devant une table de verre, et dont les regards étaient braqués sur elle.
Le premier avait un sourire idiot et incroyablement dangereux. Il semblait assez petit, et avait un air de fouine. Ou de blaireau. Ou peut-être encore, un mélange des deux. Dans tous les cas, son visage entier avait une expression souriante, perverse et cruelle. Une brute épaisse doublée d’un sadique sans nom, et quelque chose de gluant, de malléable, de visqueux.
La glaise.
En voyant le second, elle failli, un brève instant, éclater de rire et le montrer du doigt en disant « un scolopendre, un scolopendre ! » Il y avait quelque chose de malléable dans cet homme là aussi – à supposer que c’étaient bien des hommes – mais quelque chose de grouillant, de pourri. Quelque chose qui évoquait la décomposition.
L’humus.
Le troisième, en revanche, ne ressemblait pas à ses deux accolytes. Il était assez mince, presque maigre, et ses yeux, vides de toute expression, ne regardaient rien en particulier et en même temps tout. Quelque chose en lui – mais quoi ? – lui rappelait le Vieux ou pour être plus précis, certains côtés du Vieux, et ce constat irrita Thorn tout autant qu’il la troubla. Il avait quelque chose de métallique, d’inexorable. Et comme il la détaillait, – elle ou autre chose ? Comment savoir ? – elle eut la sensation de voir son âme émincée, découpée en tout petit morçeaux et extraite de son corps, puis posée sur une table.
Et elle se mit à espérer de tout son coeur que cet homme là ne verrait pas ses genoux trembler sous le rouge de sa jupe.
L’acier.
Loin, très loin à travers un épais brouillard, elle entendit une voix lui demander de s’asseoir, de prendre place sur la chaise. Docile, vidée déjà de toute réaction, elle obéit, se demandant vaguement quelque part dans son esprit comment elle avait fait pour ne pas la remarquer avant, cette chaise.
07.20.08
La guerre des clans
Le monde à la Tour Noire aurait pu être simple. Mais il ne l’était pas. Ce serait si facile de croire qu’il y’avait d’un côté les bons, de l’autre les méchants et pour finir, ceux qui ne se souciaient d’aucuns clans. Non, vraiment, ca n’était pas le cas.
Il aurait été humain de voir dans le geste du Vieux prenant soin de Thorn, quelque chose s’apparentant à de la bonté, de l’attention ou de la compassion. On aurait été facile d’imaginer que Foalsey, parce qu’il bouleversait les règles, était neutre et égal avec tout le monde. Mais non.
Tout ca n’était qu’une question de clans.
07.06.08
Les habitants de la Tour
La Tour comptait un nombre de personnes plus que respectable, bien que je sois au regret de vous dire que ce dernier adjectif ne convienne pas pour qualifier intimement la plupart d’entre elles.
Tout en bas, et regardé comme quantité négligeable, se trouvait les Endormis. Cela vous étonne ? Vous ne devriez pas. Employer uniquement des Eveillés aurait causé trop de problèmes, sans parler du risque d’une alliance qui aurait pu, un jour de folie, aboutir à une rébellion. Non, trop risqué. Les Endormis se manipulent facilement, ne coûtent rien et on en trouve plus que nécessaire. C’était eux qui se chargeaient des sales boulots, sans le savoir, bien évidemment. Un Endormi qui sait n’est plus vraiment un Endormi, s’il n’est pas non plus un Eveillé. Dans tout les cas, quoiqu’il puisse être, il ne le reste pas longtemps, le Clan veille au grain.
Juste au-dessus des Endormis, vous avez les Eveillés. Ce terme générique et poubelle désignait en réalité toutes les personnes sachant voir, ressentir, capable d’appréhension, et pouvant, dans de rares cas, agir. En fait, n’importe qui ayant survécu à l’Ordalie devenait un Eveillé, mais la réciproque n’était pas vraie. Vous pouviez être un Eveillé et ne pas survivre à cette épreuve.
Ensuite, en grimpant l’escalier des importances (mais somme toutes, relatives) on trouvait des gens comme Eadha ou le Gobe-Mouche. Les années d’existences de ces deux individus se comptant allègrement en siècles, ce qui ne les rendait pas obligatoirement plus intelligent, je vous prie de me croire. Le premier avait tendance à laisser faire, le second à mettre les mains où il ne devait pas. Aux yeux de l’Hydre ceci dit, eux avaient voix. Pas les autres. Avoir Voix, c’était avoir la possibilité de se faire entendre. Dans un endroit comme la Tour Noire, soit vous aviez voix, ou vous aviez une alliance avec qui de droit, soit vous étiez mort. Restait la possibilité d’être complètement en dehors de ce cercle infernale, mais cette dernière solution n’apportait jamais une garantie suffisante et définitive.
Enfin, on trouvait le Clan des Ténèbres, ou l’Hydre, et ses trois sbires. Et juste, au dessus, le Vieux. Le Bibliothécaire.
La hiérarchie de la tour aurait été simple, semblables en cela à n’importe quelle organisation s’il n’y avait eu des électrons libres, redoutablement casses pied et imprévisible. Parmi eux, Ajnar, Chasseur, gardienne des Portes et des Souvenirs. Et accessoirement infecte. Ajnar aurait pu être une éveillée, mais parce qu’elle était un Chasseur, elle n’était rien d’autres qu’humaine et donc, dépourvue de la plupart des capacités que les autres possédaient sans même y penser. Enfin, dernier détail et pas des moindres, le temps avait une emprise sur Ajnar, une emprise d’autant plus grande que sa tâche était harassante.
07.04.08
The Sound Of Silence
Laisse les tomber tes mots, tout au fond de toi. Laisse les t’envahir, un par un, doucement, comme la pluie dehors.
Collé à la fenêtre, regarde-les se fissurer, les murailles de la Ville, les murailles de ton coeur. Il est trop tard pour invoquer un semblant d’humanité. Tu sais ce que tu as à faire, fait le jusqu’au bout. Elle se brisera, probablement. Mais qu’y peux tu ?
Laisse là aller, laisse là mener ses combats, là où elle marche, tu ne peux pas la suivre. Personne ne saura rien de ton courage comme de ta lâcheté, personne ne saura que tu a répugné à le faire. Parce que cela ne changera rien.
Fais silence maintenant, observe le, goûte-le. Il est le son de la neige qui tombe, le son de l’acier que l’on forge.
Tu peux refuser. Mais par un hasard tour à tour cruel et bienheureux, tu sais que tu n’auras pas besoin de mener ce combat contre toi-même. La bobine est presque déroulée.
Ils complotent dans ton dos.
Il aiguise sa lame.
Ils ne savent pas que tu le sais déjà, et que tu écartes volontairement tous les autres possibles.
Esquisser un sourire, un faux semblant de sourire pour être vraiment juste. Personne ne viendra te dis-tu avec un reflux d’amertume. Le fou est déjà mort ou pas encore né. Quelle différence ?
Quelque part dans la nuit, un claquement sec se fit entendre.
07.03.08
Old Memories
Fermant les yeux, il sentit d’anciens souvenirs affleurer la surface de son esprit. Des souvenirs presque aussi vieux que lui, et pourtant toujours vivants, encore palpitants, comme un cœur à peine arraché.
Il revit comme si c’était hier le paysage brumeux, indistinct. La nuit noire tendue sur la fête, parsemée de milliers d’étoiles, les vent dans les arbres, le feu de Beltaine brûler haut et claire au centre du minuscule village. Il entendait encore les voix des femmes et les voix des hommes chanter, il pouvait les voir sauter par-dessus le feu. Il entendait les tambours gronder, les cris de joie.
C’avait été une époque heureuse, pour sûr. Mercy et Fortuna, qui n’étaient pas encore jumelles, et que l’on n’appelait pas encore comme ça, avaient trouvé le moyen de s’incarner à peu près au même moment au même endroit. Fortuna était un peu plus vieille que Mercy, et dans cette vie là, ni l’une ni l’autre n’avait conscience que leurs existences étaient liées. Elles étaient simplement deux amies, deux voisines qui avaient battu la lande et travaillé ensemble depuis leur plus jeune âge. Elles en étaient pour l’heure parfaitement heureuse. Il avait appris beaucoup plus tard la véritable identité de ces deux fillettes, et pour tout dire, cela lui avait fait un sacré choc. Il ne s’en souvenait donc que comme deux enfants parfaitement ordinaires.
Lui-même n’était qu’un jeune homme, ignorant encore tout ce qui allait suivre. Qu’il ne mourrait pas comme les hommes ordinaires, puisqu’il n’en était pas un. A moins qu’il n’en ai été un, mais un homme qu’une rencontre en apparence anodine allait ravir à jamais au monde et à l’insouciance.
Contrairement aux autres, il avait gardé son nom. Eadha. Voilà qui sonnait étrangement pour l’époque actuelle, et personne ne le prononçait jamais correctement, mais il était la dernière preuve aussi ténue fusse t’elle, qu’il avait été un jour, mortel, vivant, vulnérable et humain.
07.02.08
Fanatique
Il lui sembla un moment apercevoir sur son visage cette ombre fugace qui désigne la dévotion ou l’amour inconditionnel.
Quelque chose de semblable à la ferveur du soldat mettant genou à terre devant son capitaine et Eadha ne pût s’empêcher d’y voir un mauvais présage, reconnaissant dans les traits de Thorn les germes du fanastisme des amants et des fous. Il ne faisait aucun doute, songea-t’il encore, que le Vieux avait fort bien choisi sa reine.
S’il y avait bien une chose que les années écoulées lui avaient appris, c’était bien que réunir en un même lieu des femmes au caractère affirmé était une sottise monumentale. Ces dernières ayant en effet la fâcheuse habitude, soit de s’allier, envers et contre tous, surtout contre vous. Soit c’était la débâcle, et des luttes de pouvoir à n’en plus finir.
Malheureusement, soit Le Vieux et Steel ne s’en étaient pas rendu compte, et ca n’était pas de bon augure. Soit ils en étaient parfaitement conscient, et c’était encore pire.
Ajnar était bornée, violente et excessive.
Thorn, fanatique, taciturne et amoureuse.
Foalsey était insaisissable, changeante et rancunière.
“Avec tout, -il leva les yeux au ciel- comment voulez-vous qu’on ne coure pas à la catastrophe.”
07.01.08
Beyond the gates
« Mais moi ça m’est bien égal, dit Thorn. Vous pouvez me dire tout ce que vous voudrez, vous pouvez bien me dire que c’est une folie, vous pourriez être tous contre moi, ça n’aurait aucune importance. Je ferai comme bon me semble, peu m’importe que vous me pensiez folle, déraisonnable, que vous pensiez que je courre après une chimère. J’irais quand même. »
« Thorn je t’en prie, pousse toi. Ne m’oblige pas à te tuer. S’il te plait. Après tout, qu’est-il pour toi ? Rien. Absolument rien. Thorn je t’en prie, sois raisonnable. Je sais que tu détestes ce mot, mais je l’emploi quand même. Je te le dis une dernière fois Thorn, écarte toi, laisse moi passer. »
« Jamais. » dit Thorn.
« Alors comprend que tu ne me laisse pas le choix. »
« Je refuse de le comprendre. Et je ne me pousserai pas, je te l’ai déjà dit. Tes raisons ne sont pas mes raisons. »
« Tu es folle Thorn, folle. C’est ce que tu veux ? Que je te tue ? C’est facile de dire non, de refuser. Qu’est-ce que tu cherches ? A mourir ? Tu t’imagines que ça va l’aider ? Pousse-toi, pour l’amour du ciel, pousse toi. Tu ne l’aides en rien en restant plantée ici, têtue, bornée que tu es. Prouve moi que tu veux vraiment le défendre, attaque moi. Vas-y, prend ma barre de métal, vas-y. »
« Non. Je ne t’attaquerai pas. Mais si toi tu le fais, je te jure que je me défendrai. C’est à toi de voir. »
« Je ne peux pas, tu comprends, je ne peux pas non plus te laisser là, juste pour le plaisir. Tu as tes raisons, et moi j’ai les miennes. Si tu refuses de me comprendre, pourquoi devrais-je faire un effort ? Tu défend ton camps, et moi le mien. Le hasard, ou plutôt un non hasard a voulu que ceux dont nous portons les couleurs en arrivent à s’affronter. Tant pis pour eux, tant pis pour nous. Mais tu n’as pas le droit de me demander de renoncer. »
Thorn émit un ricanement grinçant, qui ressemblait à moitié à un gémissement.
« Je n’ouvrirai pas le bal, et tu le sais. Vas-y, frappe, mais frappe fort et frappe juste, parce que moi, je ne te laisserai pas une seconde chance. Dépêche toi, tu perds du temps, et malheureusement pour toi, du temps, ton seigneur n’en a pas. Dans tous les cas, toi comme moi avons déjà perdu. Tout ce qu’il nous reste, c’est décider de quelle manière dont nous allons agir. Alors choisis, mais choisis vite. »
06.30.08
Les cahiers des Jumelles // Entrance
Les cahiers des Jumelles ne payaient pas de mine : c’étaient de simples cahiers d’écoliers aux pages recouvertes d’une écriture studieuse et impersonnelle. Elles consignaient dedans tous les événements survenus à la Tour, davantage les petits détails du quotidien que les grandes décisions semblaient t’il. Une fois rempli, le cahier était remis au Vieux qui le rangeait dans son armoire. Parfois, quand c’était nécessaire, il les feuilletait jusqu’à ce qu’il trouve l’information qu’il recherchait, tâche plus délicate qu’il n’y paraissait : les cahiers contenaient dans le désordre des actes commis, des actes à commettre, des actes à ne pas commettre, et des qui n’existeront jamais ailleurs que dans l’esprit des Jumelles.
_ « Sa volonté est de celles capables de faire tomber un Empire et la seule bannière qu’elle aura jamais portera les couleurs de la désobéissance. Celles que l’homme noir salue au seuil de sa porte n’ont rien à craindre de lui. »
La main du Vieux s’arrêta de tourner les pages. Il avait trouvé le passage qu’il cherchait, mais ne parvenait pas à décider s’il était obscur ou révélateur. Toujours est-il qu’il lui paraissait vraisemblable. C’était déjà beaucoup.
Beaucoup de gens avaient franchis le seuil de la tour. Beaucoup étaient monté pour subir l’Ordalie. Peu en étaient revenu. Pratiquement aucun ne survivait, en fin de compte, rongés les uns par la peur, d’autres par les souvenirs. Ceux là par la nostalgie, ces derniers par la soif de puissance, d’autres enfin par la folie.
Ils arrivaient par petits groupes, à chaque nouvelle lune. Neuf humains obéissants, trop sûr d’eux ou pas assez, suivant les cas. On les faisaient entrer et visiter la maison, qui de temps en temps en croquait un (rarement plus) au passage, comme une vieille dame gourmande incapable de résister à une boîte de friandises.
[ . . . ]
Tous n’avaient pas la même histoire, mais tous avaient un jour ou l’autre été l’un de ces neuf humains piétinant à la porte de la tour, silencieux, anxieux, ignorant de ce qui les attendait une fois le seuil franchi.
06.27.08
L’échiquier
« A l’heure qu’il est, toutes les pièces sont en place, gentiment alignées sur l’échiquier, prêtes pour la partie. Le Vieux a sa reine, Steel son fou; disposés à les sacrifier si nécessaire. Le plus tordant étant sans doute que les pièces ignorent qu’elles ne sont rien de plus que de vulgaires jouets dans la main de ces messieurs, comme si il avait pu en être autrement.
La partie, leur partie va commencer, ils vont se défier, s’évaluer du coin de l’œil, se renifler, comme deux mâles dominants. Le Vieux ouvrira le bal, avancera ses pièces, les une après les autres. Steel fera exactement pareil. Puis d’un seul coup viendra la mise à mort, sans prévenir, sans pitié, inexorable, comme toujours. Sauf que cette fois, c’est nous qui porterons le coup de grâce. »
Sword éclata d’un rire rauque et gras et se tourna vers Stone, assis à côté de lui. Stone ne répondit pas tout de suite, se contentant de se gratter le sommet du crâne, l’air pensif.
« Je ne sais pas trop. Sans doute, sans doute. Mais si le Bibliothécaire a ramassé cette fille, c’est qu’il y a une raison. Et puis, -il hésita un moment-, je me méfie d’Ajnar. »
Un rictus de mépris passa sur le visage de Sword.
« Le Vieux a ramassé à la petite cuillère une donzelle qui s’est écroulée à ses pieds, la belle affaire. Il a joué son va-tout, et il a perdu sa mise. Cette Thorn est une coque vide pétrie d’admiration pour un vieux cinglé qui l’a déjà oubliée, sauf pour la mener à la mort. La belle affaire, oui vraiment éructa t’il. » Prenant à peine le temps de reprendre son souffle, il poursuivit :
« Quand à l’autre là, cette espèce de vermine, cette petite garce qui suit Steel comme une chienne en chaleur, il est temps de s’en débarrasser. Oui je sais, dit-il en voyant l’ombre d’une protestation sur le visage de Stone, je sais, le Vieux voudrait que la lignée continue. La lignée est morte le jour où Entiokar est morte. Sa fille est une imitation de Chasseur, un déchet humain, juste au dessus de la décharge publique. Mais mademoiselle a pliée la maison, alors, forcément. Et puis mademoiselle terrorise tout le monde avec ses crises et mademoiselle ne s’adresse qu’à Steel alors à peu près tout le monde s’ingénie à lui trouver des excuses. C’est hors de question.
Je ne lui ai jamais pardonné de s’être conduit comme elle l’a fait, comme si une loque humaine pouvait nous plier nous à sa propre volonté. Non ajouta t’il avec un sourire mauvais. J’espère que notre frère aura l’intelligence de nous écouter et de faire ce qu’on lui dit, pour une fois. Mais, si tu veux mon avis, il n’en fera qu’à sa tête, comme il a toujours fait. Lui et le Vieux ont toujours été comme larron en foire. Peuh. » Et sur ces mots, il cracha par terre.