06.30.08

Les cahiers des Jumelles // Entrance

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Les cahiers des Jumelles ne payaient pas de mine : c’étaient de simples cahiers d’écoliers aux pages recouvertes d’une écriture studieuse et impersonnelle. Elles consignaient dedans tous les événements survenus à la Tour, davantage les petits détails du quotidien que les grandes décisions semblaient t’il. Une fois rempli, le cahier était remis au Vieux qui le rangeait dans son armoire. Parfois, quand c’était nécessaire, il les feuilletait jusqu’à ce qu’il trouve l’information qu’il recherchait, tâche plus délicate qu’il n’y paraissait : les cahiers contenaient dans le désordre des actes commis, des actes à commettre, des actes à ne pas commettre, et des qui n’existeront jamais ailleurs que dans l’esprit des Jumelles.

_ « Sa volonté est de celles capables de faire tomber un Empire et la seule bannière qu’elle aura jamais portera les couleurs de la désobéissance. Celles que l’homme noir salue au seuil de sa porte n’ont rien à craindre de lui. »

La main du Vieux s’arrêta de tourner les pages. Il avait trouvé le passage qu’il cherchait, mais ne parvenait pas à décider s’il était obscur ou révélateur. Toujours est-il qu’il lui paraissait vraisemblable. C’était déjà beaucoup.

Beaucoup de gens avaient franchis le seuil de la tour. Beaucoup étaient monté pour subir l’Ordalie. Peu en étaient revenu. Pratiquement aucun ne survivait, en fin de compte, rongés les uns par la peur, d’autres par les souvenirs. Ceux là par la nostalgie, ces derniers par la soif de puissance, d’autres enfin par la folie.

Ils arrivaient par petits groupes, à chaque nouvelle lune. Neuf humains obéissants, trop sûr d’eux ou pas assez, suivant les cas. On les faisaient entrer et visiter la maison, qui de temps en temps en croquait un (rarement plus) au passage, comme une vieille dame gourmande incapable de résister à une boîte de friandises.

[ . . . ]

Tous n’avaient pas la même histoire, mais tous avaient un jour ou l’autre été l’un de ces neuf humains piétinant à la porte de la tour, silencieux, anxieux, ignorant de ce qui les attendait une fois le seuil franchi.

06.27.08

L’échiquier

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« A l’heure qu’il est, toutes les pièces sont en place, gentiment alignées sur l’échiquier, prêtes pour la partie. Le Vieux a sa reine, Steel son fou; disposés à les sacrifier si nécessaire. Le plus tordant étant sans doute que les pièces ignorent qu’elles ne sont rien de plus que de vulgaires jouets dans la main de ces messieurs, comme si il avait pu en être autrement.
La partie, leur partie va commencer, ils vont se défier, s’évaluer du coin de l’œil, se renifler, comme deux mâles dominants. Le Vieux ouvrira le bal, avancera ses pièces, les une après les autres. Steel fera exactement pareil. Puis d’un seul coup viendra la mise à mort, sans prévenir, sans pitié, inexorable, comme toujours. Sauf que cette fois, c’est nous qui porterons le coup de grâce. »

Sword éclata d’un rire rauque et gras et se tourna vers Stone, assis à côté de lui. Stone ne répondit pas tout de suite, se contentant de se gratter le sommet du crâne, l’air pensif.

« Je ne sais pas trop. Sans doute, sans doute. Mais si le Bibliothécaire a ramassé cette fille, c’est qu’il y a une raison. Et puis, -il hésita un moment-, je me méfie d’Ajnar. »

Un rictus de mépris passa sur le visage de Sword.

« Le Vieux a ramassé à la petite cuillère une donzelle qui s’est écroulée à ses pieds, la belle affaire. Il a joué son va-tout, et il a perdu sa mise. Cette Thorn est une coque vide pétrie d’admiration pour un vieux cinglé qui l’a déjà oubliée, sauf pour la mener à la mort. La belle affaire, oui vraiment éructa t’il. » Prenant à peine le temps de reprendre son souffle, il poursuivit :

« Quand à l’autre là, cette espèce de vermine, cette petite garce qui suit Steel comme une chienne en chaleur, il est temps de s’en débarrasser. Oui je sais, dit-il en voyant l’ombre d’une protestation sur le visage de Stone, je sais, le Vieux voudrait que la lignée continue. La lignée est morte le jour où Entiokar est morte. Sa fille est une imitation de Chasseur, un déchet humain, juste au dessus de la décharge publique. Mais mademoiselle a pliée la maison, alors, forcément. Et puis mademoiselle terrorise tout le monde avec ses crises et mademoiselle ne s’adresse qu’à Steel alors à peu près tout le monde s’ingénie à lui trouver des excuses. C’est hors de question.
Je ne lui ai jamais pardonné de s’être conduit comme elle l’a fait, comme si une loque humaine pouvait nous plier nous à sa propre volonté. Non ajouta t’il avec un sourire mauvais. J’espère que notre frère aura l’intelligence de nous écouter et de faire ce qu’on lui dit, pour une fois. Mais, si tu veux mon avis, il n’en fera qu’à sa tête, comme il a toujours fait. Lui et le Vieux ont toujours été comme larron en foire. Peuh. » Et sur ces mots, il cracha par terre.

06.25.08

La tour noire

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Il me faudra une voix, quand j’arriverai au pied de la tour. Une voix pour conjurer le passage entre les deux mondes, une voix pour ouvrir la lourde porte, et une voix encore pour entrer. Poser le pied, franchir le seuil. Ensuite…ensuite plus rien ne sera comme je l’ai connu. Je perdrais sans doute mon nom, mes yeux, mon corps, et mon passage même sur terre sera oublié des miens. Mais cela vaut sans doute mieux.

Quand ils seront décimés par les guerres, les famines, les maladies, je resterai à l’intérieur de cette tour, gardant les passages. Passera le temps des rois, passera ma lignée, passera mon sang, ma famille, ma terre. Passeront nos chants, notre histoire, le souvenir de nos cris dans les hurlements du monde.

Moi seul je resterai, témoin silencieux et inutile.

« Tu ne parleras pas, tu n’écriras pas, tu ne transmettras pas. A moins que quelqu’un ne te le demande » avait dit l’homme en noir. Il avait ajouté avec un rire sardonique : « Mais soit tranquille, personne ne te le demandera jamais. Les gens que tu côtoieras n’auront rien d’humain et ton histoire ne les intéressera pas. Quant aux autres, ils ne demandent rien, préférant vivre en aveugle. »

Eadha n’était sûr que d’une chose : l’homme en noir avait dit la vérité. Il avait fait son choix en connaissance de cause. Savoir si c’était le bon était tout bonnement impossible. Y’avait-il seulement un bon choix ?

06.22.08

Au sujet d’Ajnar

Publié dans Arcane XXVI tagged , , à 12:16 par ysdral

Assis à son fauteuil, le Vieux attendait que Steel n’arrive, il avait à lui parler. Quelque chose planait dans l’air, quelque chose de sournois, de malsain, quelque chose de palpable, et cette chose les concernait, du moins en partie.

Il savait déjà, le Vieux, pour Ajnar, pour Foalsey, qui ne pouvait pas sentir cette dernière, pour Thorn aussi, dans une certaine mesure. Ajnar…il y avait combien, dix ans ? Quinze ans qu’elle arpentait ? Plus ? Il se souvenait comme si c’était hier de son arrivée, une arrivée fracassante, imprévue et houleuse. Ajnar tout craché. A sa décharge, il fallait bien admettre que la transmission ne s’était pas passée comme prévue. La charge de Chasseur était héréditaire, de mère en fille, toujours. Au moment où une fillette devenait une jeune fille, sa mère commençait à lui enseigner les ficelles du métier, à lui transmettre ses secrets, c’est-à-dire l’art et la manière d’Arpenter. Ce n’était qu’au moment où la jeune fille devenait une femme qu’elle incarnait sa fonction, devenant une Chasseuse à part entière.
Rien ne s’était passé comme ça pour Ajnar. Sa mère était morte, brutalement, dans des circonstances plus que douteuses, juste au moment où la fillette allait vivre le rite des premières lunes. Personne ne pouvait la remplacer, et la maison ne pouvait pas être abandonnée, vulnérable, sans Chasseuse. En tout état de cause, il y aurait dû y avoir quelqu’un pour l’aider, mais le destin étant ce qu’il était, il n’y avait eu personne. A l’âge où elle aurait dû apprendre, Ajnar avait dû incarner sa tâche.
A cette pensée, il grimaça. Il ne se souvenait que trop bien de cette presque enfant, hurlante que l’on avait traînée dans son bureau. C’était toujours hurlante et suppliante qu’on avait pris son empreinte, la présentant à la maison, et la maison avait rejetée Ajnar, refusant de la reconnaître. Steel, Stone et Sword avait rapidement délibéré, et conclu qu’il n’y avait pas dix milles solutions. Soit Ajnar imposait sa volonté à la maison, soit elle était mise à mort.

Elle était finalement redescendue, douze heures plus tard, victorieuse, extenuée, à jamais marquée par ce qui s’était avéré pire que la plus cruelle des Ordalies. Ajnar avait pliée la maison à sa volonté, gagnant du même coup ses pleins pouvoirs en même temps qu’une haine farouche de toute autorité et n’avait plus jamais adressé à la parole à Sword et à Stone, mis à part cette fameuse fois où elle avait fait irruption de force dans leur repaire, mais c’était une exception, et une de taille. Ajnar ne traitait qu’avec Steel, et Steel se pliait à ses caprices avec plus ou moins de bonne volonté, non en raison d’une quelconque affection, mais, supposait le Vieux avec justesse, parce que cette fichue gamine était la seule à ne pas le craindre, et que, d’une manière ou d’une autre, cela devait amuser le vieux corbeau.

Le Vieux était encore plongé dans ses pensées quand la porte s’ouvrit, laissant le passage à Steel. Encore un qui ne porte pas bien la marque du temps, songea t’il en levant les yeux vers son visage. Enfin, après plusieurs milliers d’années, c’était excusable.
Et il lui fit signe de s’asseoir.

06.20.08

Le Monologue

Publié dans Arcane XXVI tagged à 12:18 par ysdral

J’ai aimé jadis, mais personne ne le sait. Je l’ai aimé cette femme, au point d’en braver nos lois, au point d’en braver leurs interdictions.
C’était le matin du monde, et je pensais naïvement que mon rôle pourrait trouver un remplaçant. Je l’ai épousé cette femme, et notre union fût bénie par trois enfants. Mais comme dans toutes les histoires, il faut un élément perturbateur, sinon, qu’aurions nous à raconter ? En ce qui me concerne, j’aurai préféré ne pas avoir d’histoire, naître et mourir, comme tous les hommes. Pendant qu’on y est, j’aurai préféré en être un, d’homme. Il paraît qu’ils ne choisissent pas leur destinée eux, alors, peut-être qu’en définitive, j’ai réussi vraiment à en être un, pendant quelques décennies.

La peste s’est abattue sur la ville. Et stupidement, comme meurent toujours les mortels, ma femme en est morte. Ils sont venus me chercher. « C’est la fin du contrat, me dirent-ils ».

J’ai dû les suivre, et laisser derrière moi mes enfants, sans même leur dire au revoir. Pour leurs dire quoi ? Que je n’étais pas un mortel, et qu’ils ne me reverraient jamais ? Avec les années, j’ai compris, la part de folie que mon choix comportait, son inconscience, et sa vacuité. De derrière le voile, je les ai vu grandir mes enfants, je les ai entendu me maudire, moi et ma lâcheté, moi et mon inconscience. Alors j’ai commencé à regretter. Inutilement d’ailleurs. J’avais eu ce que je méritais. Que l’on n’attende pas de moi pitié ou miséricorde. J’ai essayé jadis. Cela me fût refusé. Je ne vois pas au nom de quoi je l’accorderais aux autres. Miséricorde et compassion ne sont que des vains mots pour qui n’a jamais croisé leurs routes. Je sais qu’ils leur arrivent de regretter leur intransigeance aux deux autres. Tant pis pour eux. Tant pis pour nous, tant pis pour tous.

06.19.08

Chasseuse

Publié dans Arcane XXVI tagged , , , , , à 12:19 par ysdral

Arrivée dans le plus parfait des silences, la femme se planta devant le comptoir et attendit.
Thorn ne savait pas qui elle était, mais de multiples réactions autour d’elle lui apprirent que cette personne n’était pas franchement la bienvenue. Foalsey avait trouvé quelque chose d’urgent à faire et Shein n’avait pu retenir une petite grimace. Quant aux autres, impossible de savoir où ils étaient partis.
L’accoutrement de cette femme n’avait rien d’engageant et ses yeux jaunes indiquaient très clairement qu’elle était en colère.
Elle n’accorda à Thorn qu’un regard bref et hautain pour se tourner vers Shein.

«Putain, il est ? » dit-elle d’une voix sèche.

Apparement, Shein devait savoir qui était ce mystérieux « il », puisque, sans même lui adresser un mot (pour la plus grande joie de Thorn), il lui désigna du bout des doigts le bureau d’Eadha. A peine avait-elle franchie le seuil du bureau que l’on vit Eadha apparaître, son rat sur l’épaule. La porte de son bureau se referma brusquement sur ses talons.

« Bon, on est reparti pour une scène de ménage. » soupira Shein.

Effectivement, comme pour lui donner raison, on commençait à entendre du bruit provenant du bureau. Une voix d’homme qui demeurait posée, et une voix de femme qui l’était beaucoup moins.

Eadha avait commencé à ranger des piles de manuscrits en souriant, aussi détendu et à l’aise que s’il avait été occupé à boire une tasse de thé devant le feu. Le fait d’avoir été littéralement flanqué à la porte de son fief par une furie ne semblait pas l’affecter, pas plus que la tension éléctrique qui s’amassait dans l’air, et devenait plus palpable de minutes en minutes.

On entendit un bruit de verre brisé, et une odeur de brûlé commenca à se faire sentir.

« Y’en a marre à la fin. Ils peuvent pas se sauter dessus ou s’entre-tuer une bonne fois pour toutes ces deux là. J’en peux plus, bon sang, ca va faire vingts ans qu’on supporte ca toutes les semaines. » gémit Shein, se tenant la tête dans les mains.

« Ne rêvez pas, répondit un Eadha hilare. Si l’un ou l’autre avait dû arriver, ca serait déjà fait. »

« Je n’y comprends rien, euh… de qui vous parlez ? C’est qui cette fille ? » demanda timidement Thorn. (c’était la première fois qu’elle osait adresser la parole à Eadha.)

Ce fût Shein qui répondit, d’une voix lasse.
« Cette fille, c’est Ajnar. Et elle cherche le Cro… enfin Steel. Comme d’habitude elle doit avoir des trucs à négocier. Il va pas être d’accord, et ca va mal tourner. »

Thorn devint blème à la mention du nom de Steel. Elle avait du mal à imaginer quelqu’un, même une fille aussi hargneuse, aller chercher querelle à cet homme. Rien que le souvenir de son ordalie lui donnait la nausée.

« Euh… alors, ben en fait, ils s’aiment ou ils se haïssent ? » ajouta elle.

Eadha éclata d’un rire franc, un rire qu’il ne pouvait plus contenir.

« Ni l’un ni l’autre. Faut pas voir du romantisme partout, on n’est pas dans un roman de Barbara Cartland. Ajnar et Steel ne s’aiment pas, pas plus qu’ils ne se haïssent. Ils bossent ensembles, c’est tout. Ils ont besoin l’un de l’autre, Ajnar est une remarquable Chasseuse. Il a besoin d’elle pour maintenir la maison en vie et en état de fonctionnement. Elle a besoin de lui si elle veut continuer à vivre. C’est tout. »

Thorn écarquilla les yeux jusqu’à ce qu’ils ressemblent à des soucoupes.

« La maison est vivante ? »

« Mais tu crois quoi ? Qu’on peut vendre des grimoires, stocker des artéfacts, tripoter des manuscrits pas nets, faire bosser des magots au même endroit en plein Paris comme ça, tranquille sans problèmes ? Heureusement que la maison est vivante. Et maintenant nom de dieu, qu’elle arrête de vociférer comme ca, elle me rend dingue.» grogna une voix qui ressemblait à celle de Foalsey, sauf que cette dernière était invisible.

Eadha, toujours aussi calme lui proposa d’aller prendre une pause et de monter voir les Jumelles plutôt que de rester cachée à ruminer. Le bonhomme jouait maintenant avec son rat et lui grattait doucement le dos, manifestement hermétique à tout le reste. Ce gars là était anti-sismique.Il aurait pu traverser la plaine de Verdun en croquant un morçeaux de chocolat songea Thorn, admirative. En même temps, si il se faisait mettre à la porte de son bureau tous les quatre matins, il y avait de quoi.

06.18.08

Eux.

Publié dans Arcane XXVI tagged , , , à 12:20 par ysdral

- « Mais qui diable sont-ils ? » demanda Thorn.

- « La réponse est dans ta question », sourit Shein. « Pour le reste, ils n’ont pas de noms. Et s’ils en ont jamais eu, seul le Vieux les connais, et Eadha peut-être, mais dans tous les cas, ils se gardent bien de les utiliser. Nous évitons autant que possible de parler d’eux, et quand d’aventures nous le faisons, nous utilisons des surnoms. [XXXX] »

A ces mots, Thorn pouffa de rire. Voilà qui était bien trouvé, dit-elle. Et elle applaudit à ce qui lui semblait un trait d’esprit particulièrement brillant.

- « Pour moi il a un nom. », objecta simplement Foalsey.

Shein sembla mal à l’aise, et, dissimulant ce que je savais être une gêne, il se tourna vers Thorn.”

[...]
En vérité, cet homme là, je l’ai vu pleurer. Je le vois chaque jour qui porte sur ses épaules plus de fardeaux que vous n’en porterez jamais. Et j’ai pitié de cet homme là, parce qu’il est seul. Désespérément seul. Oui, pour moi il a un nom. Un nom qui sonne comme une de vos plaisanteries, mais un nom quand même. »

Thorn garda le silence, observant Foalsey qui caressait du bout des doigts une veine dans le bois du comptoir. Foalsey dont le visage avait l’expression de ceux qui en savent plus qu’ils ne le prétendent.

06.14.08

Au milieu du monde

Publié dans Uncategorized tagged , à 11:27 par ysdral

Sa voix s’éleva, comme un chant lourd et improbable, au milieu du monde. Du haut de sa citadelle, sondant le coeur des hommes, encore, encore et toujours.

Se pouvait-il qu’après plusieurs millénaires, après avoir arpenté mille et mille chemins, connu mille et mille morts, il puisse encore ressentir le pincement de la compassion, l’ombre de la compréhension pour les vanités des hommes ? Etrangement oui.

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“Je suis là pour défendre ceux qui n’ont plus rien. Les anciens combattants. Vous me suivez n’est-ce pas ?” Il leur avait dit ca, les yeux dans les yeux. Epreuve inutile. Il savait qu’elles suivaient. Si ca n’avait pas été le cas, il ne leur aurait rien dit.

Il aurait voulu leur tendre le Graal. Celui là même qu’il gardait dans le placard de son bureau. Mais il ne pouvait pas, question d’obligation moral et d’entente préalable. Trop délicat. Il s’était levé, le RER arrivé à sa station, remettant son chapeau, en parfait gentleman, seul moule humain qu’il consentait à suivre. C’était un de ces plaisirs masochistes qu’il s’autorisaient. Frayer avec le monde, le frôler du bout du doigt, comme s’il possédait un nom, un viage, une identité. Comme s’il était encore attendu quelque part.

06.12.08

L’histoire de Thorn

Publié dans Arcane XXVI tagged à 11:54 par ysdral

Je suis restée longtemps immobile, les yeux fixés sur l’horizon, comme si l’intensité de mon regard avait eu le pouvoir de changer la situation, comme si il y avait eu quelque chose à attendre, à espérer dans la vision de cette ligne écrasée par le ciel gris, dans le dessin pâle et hésitant des collines blêmes et dans les arbres décharnés.

La vérité, c’est qu’il n’y avait rien à attendre, rien à espérer. Contrairement à ce qu’il aimait prétendre, demain ne changerait rien à l’affaire. Il n’y avait aucun futur sous mes pas, aucun avenir à dérouler. J’aurai pu tout aussi bien pu ne pas exister, n’être qu’un reflet, une imitation. J’aurai pu ne pas avoir de vie propre, nulle consistance, aucun souhait, rien d’autre que le minuscule espace que mon corps remplissait autour de moi, donnant à voir ce que tous les imbéciles nomment réalité, mais qui n’est en fait qu’une projection incomplète de ce que nous cachons à l’intérieur de nous. Mais personne ne veut voir l’intérieur. Il est beaucoup plus confortable de se cantonner à cette coque de chair que nous montrons.

Je me souviendrais jusqu’à la fin de mes jours ce moment où il me l’a dit. Je me souviens de la couleur de la lumière, de l’amertume que le thé a pris sur ma langue, de la sensation de voir les couleurs, les formes devenir aiguës, acides. Je me souviens de mon propre noeud, de cet ouroboros au fond de moi qui me dévorait de l’intérieur, qui me lacérait les entrailles, saccageant chaque parcelle de vie.

Le plus drôle, c’est que, pour une fois, il avait été limpide. Il m’a dit qu’il ne parlait jamais du futur, qu’il était comme ca, et que je ne devais rien attendre. Evoquer simplement des possibles était à la limite de l’impossible.
Je pouvais tout aussi bien rester là, comme un animal domestique ou un enfant incapable de faire autrement. Mais comme beaucoup d’êtres humains, j’ai besoin de signes, j’ai besoin de marques. J’ai besoin d’une lampe sur mon chemin. J’ai besoin de savoir si l’autre me suit par habitude, par lassitude ou par désir. J’ai besoin de savoir si je suis là par envie, par volonté ou si, les années aidant, je ne suis plus qu’une ombre accrochée à des pas.

Il n’y avait pas de réponses à mes questions. Il n’y avait pas de futur à montrer, pas d’avenir vers lequel tendre. Seulement cette étendue glacée et la nécessité d’attendre, silencieuse, immobile.

Je n’ai pas pu. Alors un matin, sans prévenir, sans même avoir laissé entendre que je pourrais le faire, je suis partie.

06.05.08

Métempsychose

Publié dans Arcane XXVI tagged , à 11:03 par ysdral

(suite direct de cet article là)

La jeune Steel, qui d’ailleurs ne portait pas encore ce nom, refusa de remplir son office. Elle refusa de faucher les vies, d’abréger les souffrances de tout ces corps qui n’attendaient que cela.

Stone tenta de la persuader, lui offrant la stase, l’éternelle jeunesse, la beauté. Mais comment convaincre un être qui a été créé immuable en lui offrant ce qu’il possède déjà ?

Sword tenta de la faire plier par la menace, lui promettant la douleur et la terreur si elle n’obéissait pas. Mais comment la peur de souffrir peut faire fléchir un être qui souffre déjà au-delà des possibles ?

Aussi rien n’y fit, Steel n’obéissait pas.

Pour finir, Le Vieux trouva comment procéder. Comme toujours. Peut-être qu’il en parla à Steel, ou peut-être pas. Toujours est-il qu’il l’opéra lui-même, lui arrachant le cœur, mettant à la place trois éclats d’un métal étrangement résistant et solide, un métal qui ne rouillerait pas, qui ne romprait pas, quelques soient les attaques du temps et les difficultés de la tâche que Steel remplirait.

Et parce qu’il fallait éviter à cette jeune enfant un choc trop brusque, il en fit un homme. Un qu’aucune femme ne pourrait corrompre, ni aucun homme supplier. Un être apparemment froid, désagréable et distant dépourvu de tout scrupule, de toute pitié, de tout remord. Un être inexorable qui ne souffrirait plus à chaque vie qu’il emporterait et pourrait ainsi accomplir sa tâche.

Ai-je besoin de dire que ce fût un échec ?