05.27.08
L’Hydre
Le premier était le plus cruel, le plus sadique, le plus obtus. Pour cette raison, il occupait le poste de directeur des ressources humaines.
Le second était le plus lâche, le plus jaloux, le moins doué. En vertu de cela, il avait hérité du poste principal, celui de directeur.
Le troisième était le plus secret, le plus cultivé, le plus dangereux. C’est pourquoi il était directeur commercial.
L’entité réunie était crainte par la plupart des Eveillés. Séparément, on avait donné à chaque tête un nom, histoire de pouvoir les distinguer : on les nommait respectivement Sword, Stone et Steel. Réunie, on la nommait tantôt l’Hydre, tantôt le Clan des Ténèbres, ou par des noms que la décence m’interdit de rapporter.
Le premier était le plus jeune, les actes en devenir, une promesse non tenue, la fourberie des graines qui ne germent pas.
Le second était une mère vicieuse qui saigne ses jeunes plutôt que de les nourrir. Le temps des hypothèses, des conspirations et des coups de poignards dans le dos.
Le dernier était la Mort. Et à ce propos, il n’y a rien à ajouter.
Le Vieux, sans être réellement de la fratrie, s’y trouvait apparenté, étant quelque chose comme un cousin issu de germain, ou un grand oncle, on ne savait trop au juste.
Ce petit monde avait cohabité, plutôt en mauvais terme par ailleurs, durant plusieurs millénaires, mais aujourd’hui, avec la débâcle du monde ajoutée à celle des hommes, il n’était plus question de fratrie, ni de lignée, pas plus que d’alliance. Aujourd’hui avait douloureusement sonné le glas de la course du temps comme on la connaissait, amenant l’ère du chacun pour soi, ce qui, évidemment, devait tous les mener à leur perte. On aurait pu penser, en toute logique, que l’Hydre étant la gardienne de l’ordre des choses, elle aurait dû s’en trouver préservée, mais pour avoir une légitimité, une raison de gouverner, encore faut-il avoir matière à le faire. Hors il se trouvait que de la matière, elle n’en avait pas. L’histoire devait mal finir, mais de ce dernier point, vous pourrez en juger vous-mêmes. Patience.
A n’en pas douter, si les gens ordinaires –les Endormis comme nous les nommons- s’étaient douté, ne serait-ce qu’un seul instant, de la nature de ceux qui travaillaient dans cette librairie, ils n’y auraient plus remis les pieds. Ou au contraire, les foules auraient commencé à affluer, avides de sensations, d’informations, de frissons et de potins à s’échanger pour secouer des vies trop fades. Encore eut-il fallût que les Endormis apprennent à regarder, ou tout du moins, aient l’envie sincère de le faire. Et nous savons, vous, moi, le premier gobelin des toilettes venu, que ça n’est pas le cas.
05.26.08
Désespoir
Il arrivait que Shein soit en proie à des crises de désespoir incontrôlable. Dans ces moments là, Foalsey avait pris l’habitude de s’asseoir près de lui, adossée au bois du comptoir, les pieds posés sur le beige du carrelage. Elle entamait une lente mélopée, à peine un chant, à peine un souffle. Toujours la même ritournelle, aux paroles inarticulées. Foalsey pouvait chanter des heures durant sans manifester le moindre signe de fatigue.
De temps en temps, elle agitait en rythme le bout de son pied droit, ou agitait les doigts, imprimant à son incantation un rythme qu’elle était la seule à percevoir. Pour ne pas avoir de problèmes, elle gardait à portée de main les ouvrages sur lesquels elle travaillait, continuant à les enchanter, ou à les décrypter, c’était selon.
Foalsey n’attendait pas de réponse de Shein, ce qui était une bonne chose puisqu’il n’y en eu jamais. Dans ces moments, Shein était mort pour le monde, pour les Eveillés comme pour les Endormis. Même la maison aurait été en peine de percevoir sa présence, il disparaissait complètement, englouti par le raz-de-chagrin qui le submergeait. Personne ne savait que lui dire ou comment l’aider. Certains avaient bien tentés de lui tendre la main, mais avait vite renoncés, pensant que son manque de réaction était la preuve flagrante que toute aide était inutile. Pourtant, elle ne l’était pas. Il ne restait plus que Foalsey. Foalsey qui n’était ni homme ni femme, et qui pour cette raison peut-être, savait ce que l’on ressentait lorsque l’on était en dehors de tout.
Parfois pourtant, même son chant ne pouvait parvenir à conjurer le désespoir de Shein qui finissait par lui broyer la voix, étouffant les sons au fond de sa gorge.
05.25.08
Shein’s mind
Il avait vu de ses yeux ce qui arrivait aux hommes qui se perdaient. Il avait vu leurs yeux s’effacer, leurs regards s’effilocher et leurs rêves se perdre peu à peu. Et cela ne lui arriverait pas, il se l’était juré. Pas à lui, Shein. Du moins pas avant qu’il n’ait réglé ses comptes, de vieilles histoires, de vieilles rancoeurs enfouies profondément et qu’il exhumait de temps à autres, comme une cicatrice que l’on gratte pour la voir se rouvrir.
Il avait compris comment marchait Eadha. Et le Vieux. Et Steel. Il les avait perçu. Et ce qu’il voyait se dessiner ne lui plaisait pas, trop semblable à une certaine matinée de mars où… mais je m’avance, il n’est pas encore temps de reparler de ceci, Shein le fera lui même quand il jugera que le moment sera venu.
Shein était un homme hors du commune, à bien des égards. Il parlait peu et gardait pour lui les cheminements de ses pensées, les fils de ses sentiments. Shein ne disait rien, observant seulement. Pour le reste, parce qu’il en faut bien un, sachez que Shein était un homme de parole, et que parce qu’il était un homme de parole, il était profondément rancunier. Il faisait partie de ces gens qui ne disent rien et se contentent d’encaisser, patiemment, inlassablement, comme un vase que l’on rempli. Puis vient le jour où la coupe est pleine et où, sans prévenir, se brise.
***
« Je sais qui tu es, se dit-il pour lui même. Je sais qui tu es, ce que tu fais, et pourquoi tu le fais. Sache que maintenant, oui, maintenant, je vais te traquer. Tu n’en sauras rien. Ni Toi, ni Eux, ni Lui, ni Elle. Mais je vais te traquer, patiemment, inlassablement. Quand je t’aurais acculé, sans même que tu t’en rendes compte, je t’abattrai. Et laisse moi te dire que ton agonie ne sera ni rapide, ni miséricordieuse. Tu devrais le savoir, pourtant, après ça. Je suppose que, toi comme tes semblables, avez commis la même erreur, celle de confondre acceptation et patience éternelle. Ou pardon et faiblesse. Il n’en est rien. Tu as mésestimé le poids de ma rancune, ajouté à celui d’une rage accumulée peu à peu tout au long de ces années.»
Trame narrative
Savoir ce que je vais en faire, that’s the question. Ca n’était pas prévu au départ.
Steel devait être un personnage détestable, y compris pour moi-même. En fin de compte, je me rend compte qu’il m’est plutôt sympathique. Steel n’a pas eu le choix. Il est le choix, mais il ne choisit rien en définitive. Qu’en fait, plus j’écris sur ce personnage, plus j’ai de l’affection pour ce qu’il représente, que je comprend le double dilemme dont il est porteur. Steel est la clé. J’ai pas fait exprès. En tout cas, son destin est scellé et il y a peu de chances que je revienne dessus. Le non-humain trop humain.
Que le Vieux reste le Vieux. Enigmatique, qu’il ne me dit pas grand chose. Mais que je recommence à rêver de lui, mais il est mort. Que je pioche dans de vieux rêves pour écrire certains passages. Aucun mérite à le décrire lui, puisque je le connais pour de bon. Et pour cette raison, je n’arrive pas à en dire grand chose, peur de me tromper, peur de trahir.
Qu’Ajnar est un personnage fermé, comme un poing tendu, un cri de rage. Aucune illusion d’elle sur son existence, ni moi sur son évolution (quoique…). Qu’Ajnar est de toutes façons mourante et qu’elle est un faux prétexte.
Que Thorn est bornée, têtue, que c’est une fanatique. Qu’elle ira contre le mur, parce qu’il faut bien y aller. Parce que ça ou autre chose. Que je ne sais pas encore ce qu’elle fout dans ce micmac. Thorn est cinglée. Brisée, en miette. Et folle d’amour pour toutes sortes d’humanités improbables.
Qu’Eadha est une clé. Un passage. Qu’Eadha connait la trajectoire des autres, comme des étoiles filantes.
Shein ? Je ne vois pas quoi en dire. Shein est shein, un pivot, un œil. Une pensée. Mais qu’il n’entre pas dans le nœud de vipères -pas pour le moment-.
Les Jumelles… ah oui. Parallèles au Vieux les Jumelles. Mercy. Fortuna. Restent à présenter leur origine, leur création.
Que tous ces gens ont été pris au piège. Trouvé le pourquoi de l’Ordalie. Son fonctionnement. En y repensant, c’était tellement évident que ca vallait pas la peine que je me casse la tête.
M’ouais, me reste plus qu’à continuer à écrire tout ça et à en publier des morceaux.
05.20.08
Au commencement étaient le Sabre et la Pierre
Aux premiers temps du monde, quand tout n’était encore que chant et sommeil, l’histoire raconte que Stone et Sword étaient là, premiers-nés, destinés à régir la vie des hommes, la façonnant entre leurs mains.
Sword, l’aîné, leurs insufflait le premier souffle, le sens de l’existence, la créant du bout des doigts, engendrant les possibles. Il était le Premier, le Conquérant, l’Epée.
Stone, le cadet, modelait entre ses paumes la glaise de leurs êtres, le chant de leurs âmes. Les libérant ou les liant à sa guise. Stone était la Pierre, l’Immuable, la Stase. Et de son règne dépendait le chemin des hommes, et ce que ces derniers nommaient tour à tour hasard, coïncidence ou volonté des Dieux.
Il aurait pu en aller ainsi l’éternité durant, mais les choses étant ce qu’elles sont, même dans les terres des Immortels rien ne durent éternellement. La vie des hommes s’effilochait impitoyablement, mais rien ne venait y mettre un terme, et en vérité, c’était pitié de voir leurs corps se traîner inlassablement sans repos ni espérance. Il aurait fallût quelqu’un pour y remédier.
« Ce ne sont pas nos affaires, dirent les Dieux. Nous avons créé pour cela Stone et Sword. Le reste ne nous regarde pas. »
« Telle tâche n’est pas de mon ressort dit Sword. Je suis celui qui créé, le Donneur de vie, le Fileur. Et par voie de fait, je refuse de mettre fin à mes œuvres. »
« Je ne suis pas l’homme de la situation dit Stone, imperturbable. Je suis les coups du sort, le jet de dés, les nœuds du destin, le Tissage subtil. Mettre fin aux possibles n’est pas en mon pouvoir. »
Il fallait cependant trouver quelqu’un. Mais personne, dieux, mortels ou immortels, ne voulait se charger d’une telle tâche.
Il fût créé un enfant, un enfant plus pur que la nuit, et plus terrible que l’orage, un enfant dont le premier nom dort dans le souvenir du monde, et cet enfant la devait être plus seul que ne le serait jamais aucune autre création. Un enfant destiné à abréger le destin des hommes. Un être inexorable qui ne cèderait jamais, que ce soit devant plus suave des femmes, la plus éplorée des mères, la plus pieuse des jeunes filles. Un être qui ne reculerait devant rien, et qui ne connaîtrait jamais le doux sommeil de la fin, et la paix de l’oubli.
Ainsi naquit Steel, et seul certains savent, comme les Jumelles, comme le Vieux, que dans les premiers temps du monde, Steel était une femme. Et pour cela, Stone et Sword la méprisèrent toujours.